En achevant ces mots, Brillante s'éloigna. Le prince amoureux et désespéré voulut la suivre; mais sa douleur devint si forte qu'il tomba sans connaissance au pied d'un arbre. Ah! vertu sévère et trop farouche, pourquoi redoutez-vous un homme qui vous a chérie dès sa plus tendre enfance? Il n'est point capable de vous méconnaître, et sa passion est toute innocente. Mais la princesse se défiait autant d'elle que de lui; elle ne pouvait s'empêcher de rendre justice au mérite de ce charmant berger, et elle savait bien qu'il faut éviter ce qui nous paraît trop aimable.
On n'a jamais tant pris sur soi qu'elle y prit dans ce moment; elle s'arrachait à l'objet le plus tendre et le plus chèrement aimé qu'elle eût vu de sa vie. Elle ne put s'empêcher de tourner plusieurs fois la tête pour regarder s'il la suivait; elle l'aperçut tomber demi-mort. Elle l'aimait et elle se refusa la consolation de le secourir. Lorsqu'elle fut dans la plaine, elle leva pitoyablement les yeux; et joignant ses bras l'un sur l'autre: «Ô vertu! ô gloire, ô grandeur! je te sacrifie mon repos, s'écria-t-elle. Ô destin! ô Trasimène! je renonce à ma fatale beauté; rends-moi ma laideur, ou rends-moi, sans que j'en puisse rougir, l'amant que j'abandonne!» Elle s'arrêta à ces mots, incertaine si elle continuerait de fuir, ou si elle retournerait sur ses pas. Son coeur voulait qu'elle rentrât dans le bois où elle avait laissé Sans-Pair; mais sa vertu triompha de sa tendresse. Elle prit la généreuse résolution de ne le plus voir.
Depuis qu'elle avait été transportée dans ces lieux, elle avait entendu parler d'un célèbre enchanteur, qui demeurait dans un château qu'il avait bâti avec sa soeur aux confins de l'île. On ne parlait que de leur savoir; c'était tous les jours de nouveaux prodiges. Elle pensa qu'il ne fallait pas moins qu'un pouvoir magique pour effacer de son coeur l'image du charmant berger; et sans en rien dire à sa charitable hôtesse, qui l'avait reçue et qui la traitait comme sa fille, elle se mit en chemin, si occupée de ses déplaisirs qu'elle ne faisait aucune réflexion au péril qu'elle courait, étant belle et jeune, de voyager toute seule. Elle ne s'arrêtait ni jour ni nuit; elle ne buvait ni ne mangeait, tant elle avait envie d'arriver au château pour guérir de sa tendresse. Mais en passant dans, un bois, elle ouït quelqu'un qui chantait; elle crut entendre prononcer son nom, et reconnaître la voix d'une de ses compagnes. Elle s'arrêta pour l'écouter; elle entendit ces paroles:
Sans-Pair, de son hameau,
Le mieux fait, le plus beau,
Aimait la bergère Brillante,
Aimable, jeune et belle, enfin toute charmante.
Par mille petits soins, ce berger, chaque jour,
Lui déclarait assez ce qu'il sentait pour elle,
Mais la jeune rebelle
Ignorait ce que c'est qu'amour.
Son coeur plein de tristesse
Soupirait toutefois loin du berger absent:
Ce qui marque de la tendresse,
Et ce qu'on ne fait pas pour un indiffèrent.
Il est vrai qu'à notre bergère,
De tels chagrins n'arrivaient guère;
Car son amant la suivait en tous lieux
(Elle ne demandait pas mieux).
Souvent couchés dessus l'herbette,
Il lui chantait des vers de sa façon;
La belle avec plaisir écoutait sa musette,
Et même apprenait sa chanson.
«Ah! c'en est trop, dit-elle, en versant des larmes; indiscret berger, tu t'es vanté des faveurs innocentes que je t'ai accordées! Tu as osé présumer que mon faible coeur serait plus sensible à ta passion qu'à mon devoir! Tu as fait confidence de tes injustes désirs, et tu es cause que l'on me chante dans les bois et dans les plaines!» Elle en conçut un dépit si violent, qu'elle se crut en état de le voir avec indifférence, et peut-être avec de la haine. «Il est inutile, continua-t-elle, que j'aille plus loin pour chercher des remèdes à ma peine; je n'ai rien à craindre d'un berger en qui je connais si peu de mérite. Je vais retourner au hameau avec la bergère que je viens d'entendre.» Elle l'appela de toute sa force, sans que personne lui répondit, et cependant elle entendait de temps en temps chanter assez proche d'elle. L'inquiétude et la peur la prirent. En effet, ce bois appartenait à l'enchanteur, et l'on n'y passait point sans avoir quelque aventure.
Brillante, plus incertaine que jamais, se hâta de sortir du bois. «Le berger que je craignais, disait-elle, m'est-il devenu si peu redoutable, que je doive m'exposer à le revoir? N'est-ce point plutôt que mon coeur, d'intelligence avec lui, cherche à me tromper? Ah! fuyons, fuyons, c'est le meilleur parti pour une princesse aussi malheureuse que moi.» Elle continua son chemin vers le château de l'enchanteur; elle y parvint, et elle y entra sans obstacle. Elle traversa plusieurs grandes cours, où l'herbe et les ronces étaient si hautes qu'il semblait qu'on n'y avait pas marché depuis cent ans; elle les rangea avec ses mains, qu'elle égratigna en plus d'un endroit. Elle entra dans une salle où le jour ne venait que par un petit trou: elle était tapissée d'ailes de chauves-souris. Il y avait douze chats pendus au plancher, qui servaient de lustres, et qui faisaient un miaulis à faire perdre patience; et sur une longue table, douze grosses souris attachées par la queue, qui avaient chacune devant elles un morceau de lard, où elles ne pouvaient atteindre; de sorte que les chats voyaient les souris sans les pouvoir manger; les souris craignaient les chats, et se désespéraient de faim près d'un bon morceau de lard.
La princesse considérait le supplice de ces animaux, lorsqu'elle vit entrer l'enchanteur avec une longue robe noire. Il avait sur sa tête un crocodile qui lui servait de bonnet; et jamais il n'a été une coiffure si effrayante. Ce vieillard portait des lunettes et un fouet à la main d'une vingtaine de longs serpents tous en vie. Oh! que la princesse eut de peur! qu'elle regretta dans ce moment son berger, ses moutons et son chien! Elle ne pensa qu'à fuir; et sans dire mot à ce terrible homme, elle courut vers la porte; mais elle était couverte de toiles d'araignées. Elle en leva une, et elle en trouva une autre, qu'elle leva encore, et à laquelle une troisième succéda; elle la lève, il en paraît une nouvelle, qui était devant une autre; enfin ces vilaines portières de toiles d'araignées étaient sans compte et sans nombre. La pauvre princesse n'en pouvait plus de lassitude; ses bras n'étaient pas assez forts pour soutenir ces toiles. Elle voulut s'asseoir par terre afin de se reposer un peu, elle sentit de longues épines qui la pénétraient. Elle fut bientôt relevée, et se mit encore en devoir de passer; mais toujours il paraissait une toile sur l'autre. Le méchant vieillard, qui la regardait, faisait des éclats de rire à s'en engouer. À la fin il l'appela et lui dit:
«Tu passerais là le reste de ta vie sans en venir à bout; tu me sembles jeune et plus belle que tout ce que j'ai vu de plus beau; si tu veux, je t'épouserai. Je te donnerai ces douze chats que tu vois pendus au plancher, pour en faire tout ce que tu voudras, et ces douze souris qui sont sur cette table seront tiennes aussi. Les chats sont autant de princes, et les souris autant de princesses. Les friponnes, en différents temps, avaient eu l'honneur de me plaire (car j'ai toujours été aimable et galant); aucune d'elles ne voulut m'aimer. Ces princes étaient mes rivaux, et plus heureux que moi. La jalousie me prit; je trouvai le moyen de les attirer ici, et à mesure que je les ai attrapés, je les ai métamorphosés en chats et en souris. Ce qui est plaisant, c'est qu'ils se haïssent autant qu'ils se sont aimés, et que l'on ne peut trouver une vengeance plus complète.
—Ah! seigneur, s'écria Brillante, rendez-moi souris; je ne le mérite pas moins que ces pauvres princesses.
—Comment, dit le magicien, petite bergeronnette, tu ne veux donc pas m'aimer?