—J'ai résolu de n'aimer jamais, dit-elle.
—Oh! que tu es simple! continua-t-il. Je te nourrirai à merveille, je te ferai des contes, je te donnerai les plus beaux habits du monde; tu n'iras qu'en carrosse et en litière, tu t'appelleras madame.
—J'ai résolu de n'aimer jamais, répondit encore la princesse.
—Prends garde à ce que tu dis, s'écria l'enchanteur en colère; tu t'en repentiras pour longtemps.
—N'importe, dit Brillante, j'ai résolu de n'aimer jamais.
—Ho bien, trop indifférente créature, dit-il en la touchant, puisque tu ne veux pas aimer, tu dois être d'une espèce particulière: tu ne seras donc à l'avenir ni chair ni poisson, tu n'auras ni sang ni os, tu seras verte, parce que tu es encore dans ta verte jeunesse; tu seras légère et fringante, tu vivras dans les prairies comme tu vivais; on t'appellera sauterelle.»
Au même moment, la princesse Brillante devint la plus jolie sauterelle du monde; et jouissant de la liberté, elle se rendit promptement dans le jardin.
Dès qu'elle fut en état de se plaindre, elle s'écria douloureusement; «Ah! ma jatte, ma chère jatte, qu'êtes-vous devenue? Voilà donc l'effet de vos promesses, Trasimène? Voilà donc ce qu'on me gardait depuis deux cents ans avec tant de soin? Une beauté aussi peu durable que les fleurs du printemps; et pour conclusion, un habit de crêpe vert, une petite figure singulière, qui n'est ni chair ni poisson, qui n'a ni os ni sang. Je suis bien malheureuse! Hélas! une couronne aurait caché tous mes défauts, j'eusse trouvé un époux digne de moi; et si j'étais restée bergère, l'aimable Sans-Pair ne souhaitait que la possession de mon coeur: il n'est que trop vengé de mes injustes dédains. Me voilà sauterelle, destinée à chanter jour et nuit, quand mon coeur rempli d'amertume m'invite à pleurer!» C'est ainsi que parlait la sauterelle, cachée entre les herbes fines qui bordaient un ruisseau.
Mais que faisait le prince Sans-Pair, absent de son adorable bergère? La dureté avec laquelle elle l'avait quitté le pénétra si vivement qu'il n'eut pas la force de la suivre. Avant qu'il l'eût jointe, il s'évanouit, et il resta longtemps sans aucune connaissance au pied de l'arbre où Brillante l'avait vu tomber. Enfin la fraîcheur de la terre, ou quelque puissance inconnue, le fit revenir à lui: il n'osa aller ce jour-là chez elle; et repassant dans son esprit les derniers vers qu'elle lui avait dits:
Et pour fuir un amant
Tendre, jeune et confiant,
On ne prend guère tant de peine,
Quand on ne le fait que par haine.