Il en prit des espérances assez flatteuses; et il se promit du temps et de ses soins un peu de reconnaissance. Mais que devint-il, lorsque, ayant été chez la vieille bergère où Brillante se retirait, il apprit qu'elle n'avait point paru depuis la veille? Il pensa mourir d'inquiétude. Il s'éloigna, accablé de mille pensées différentes; il s'assit tristement au bord de la rivière: il fut près cent fois de s'y jeter et de chercher dans la fin de sa vie celle de ses malheurs. Enfin il prit un poinçon et grava ces vers sur l'écorce d'un alisier:

Belle fontaine, clair ruisseau,
Vallons délicieux, et vous, fertiles plaines,
Séjour que je trouvais si beau,
Hélas! vous augmentez mes peines.
Le tendre objet de mon amour,
Dont vous empruntez tous vos charmes,
Pour fuir un malheureux, vous quitte sans retour.
Vous ne me verrez plus que répandre des larmes.
Quand l'aurore aux mortels vient annoncer le jour,
Elle me voit plongé dans ma douleur profonde;
Le soleil chaque instant est témoin de mes pleurs,
Et quand il est caché dans l'onde,
Je n'interromps point mes douleurs.
Ô toi! tendre arbrisseau, pardonne les blessures
Que pour graver mes maux j'ose faire à ton sein;
Ce sont de légères peintures,
De ce qu'a fait au mien cet objet inhumain.
La pointe de ce fer ne t'ôte point la vie;
Des chiffres de son nom tu paraîtras plus beau.
Mais, hélas! ma plus chère envie,
Lorsque je perds Brillante, est d'entrer au tombeau.

Il n'en put écrire davantage, parce qu'il fut abordé par une petite vieille, qui avait une fraise au cou, un vertugadin, un moule sous ses cheveux blancs, un chaperon de velours; et son antiquité avait quelque chose de vénérable.

«Mon fils, lui dit-elle, vous poussez des regrets bien amers; je vous prie de m'en apprendre le sujet.

—Hélas! ma bonne mère, lui dit Sans-Pair, je déplore l'éloignement d'une aimable bergère qui me fuit; j'ai résolu de l'aller chercher par toute la terre, jusqu'à ce que je l'aie trouvée.

—Allez de ce côté-là, mon enfant, lui dit-elle, en lui montrant le chemin du château où la pauvre Brillante était devenue sauterelle. J'ai un pressentiment que vous ne la chercherez pas longtemps.»

Sans-Pair la remercia, et pria l'Amour de fui être favorable.

Le prince n'eut aucune rencontre sur sa route digne de l'arrêter, mais en arrivant dans le bois, proche le château du magicien et de sa soeur, il crut voir sa bergère; il se hâta de la suivre: elle s'éloigna.

«Brillante, lui criait-il, Brillante que j'adore, arrêtez un peu, daignez m'entendre.»

Le fantôme fuyait encore plus fort; et dans cet exercice, le reste du jour se passa. Lorsque la nuit fut venue, il vit beaucoup de lumières dans le château: il se flatta que sa bergère y pouvait être. Il y court; il entre sans aucun empêchement. Il monte et trouve dans un salon magnifique une grande et vieille fée d'une horrible maigreur. Ses yeux ressemblaient à deux lampes éteintes; on voyait le jour au travers de ses joues. Ses bras étaient comme des lattes, ses doigts comme des fuseaux, une peau de chagrin noir couvrait son squelette; avec cela elle avait du rouge, des mouches, des rubans verts et couleur de rose; un manteau de brocart d'argent, une couronne de diamants sur sa tête et des pierreries partout.