—Je crains un peu les chats et les ratières, ma princesse, continua la grosse souris, et je fais des voeux ardents pour arriver bientôt au Rameau d'Or.
—Tu en sais donc le chemin? dit l'altesse sourissonne.
—Si je le sais, madame! comme celui de ma maison, répliqua l'autre. Ce Rameau est merveilleux; une seule de ses feuilles suffit pour être toujours riche; elle fournit de l'argent, elle désenchante, elle rend belle, elle conserve la jeunesse; il faut, avant le jour, nous mettre en campagne.
—Nous aurons l'honneur de vous accompagner, un honnête grillon que voici et moi, si vous le trouvez bon, mesdames, dit la sauterelle; car nous sommes, aussi bien que vous, pèlerins du Rameau d'Or.»
Il y eut alors beaucoup de compliments faits de part et d'autre; les souris étaient des princesses que ce méchant enchanteur avait liées sur la table; et pour le grillon et la sauterelle, ils avaient une politesse qui ne se démentait jamais.
Chacun d'eux s'éveilla très matin; ils partirent de compagnie fort silencieusement, car ils craignaient que des chasseurs à l'affût les entendant parler, ne les prissent pour les mettre en cage. Ils arrivèrent ainsi au Rameau d'Or. Il était planté au milieu d'un jardin merveilleux; au lieu de sable, les allées étaient remplies de petites perles orientales plus rondes que des pois; les roses étaient de diamants incarnats, et les feuilles d'émeraudes; les fleurs de grenades, de grenats; les soucis, de topazes; les jonquilles, de brillants jaunes; les violettes, de saphirs; les bluets, de turquoises; les tulipes, d'améthystes, opales et diamants; enfin, la quantité et la diversité de ces belles fleurs brillaient plus que le soleil.
C'était donc là (comme je l'ai déjà dit) qu'était le Rameau d'Or, le même que le prince Sans-Pair reçut de l'aigle, et dont il toucha la fée Bénigne lorsqu'elle était enchantée. Il était devenu aussi haut que les plus grands arbres, et tout chargé de rubis qui formaient des cerises. Dès que le grillon, la sauterelle et les deux souris s'en furent approchés, ils reprirent leur forme naturelle. Quelle joie! quels transports ne ressentit point l'amoureux prince à la vue de sa belle bergère? Il se jeta à ses pieds; il allait lui dire tout ce qu'une surprise si agréable et si peu espérée lui faisait ressentir, lorsque la reine Bénigne et le roi Trasimène parurent dans une pompe sans pareille; car tout répondait à la magnificence du jardin. Quatre Amours armés de pied en cap, l'arc au côté, le carquois sur l'épaule, soutenaient avec leurs flèches un petit pavillon de brocart or et bleu, sous lequel paraissaient deux riches couronnes.
«Venez, aimables amants, s'écria la reine, en leur tendant les bras, venez recevoir de nos mains les couronnes que votre vertu, votre naissance et votre fidélité méritent; vos travaux vont se changer en plaisirs. Princesse Brillante, continua-t-elle, ce berger si terrible à votre coeur est le prince qui vous fut destiné par votre père et par le sien. Il n'est point mort dans la tour. Recevez-le pour époux, et me laissez le soin de votre repos et de votre bonheur.»
La princesse, ravie, se jeta au cou de Bénigne; et lui laissant voir les larmes qui coulaient de ses yeux, elle connut par son silence que l'excès de sa joie lui ôtait l'usage de la parole. Sans-Pair s'était mis aux genoux de cette généreuse fée; il baisait respectueusement ses mains, et disait mille choses sans ordre et sans suite. Trasimène lui faisait de grandes caresses, et Bénigne leur conta, en peu de mots, qu'elle ne les avait presque point quittés; que c'était elle qui avait proposé à Brillante de souffler dans le manchon jaune et blanc; qu'elle avait pris la figure d'une vieille bergère pour loger la princesse chez elle; que c'était encore elle qui avait enseigné au prince de quel côte il fallait suivre sa bergère. «À la vérité, continua-t-elle, vous avez eu des peines que je vous aurais évitées si j'en avais été la maîtresse; mais, enfin, les plaisirs d'amour veulent être achetés.»
L'on entendit aussitôt une douce symphonie qui retentit de tous côtés; les Amours se hâtèrent de couronner les jeunes amants. L'hymen se fit; et pendant cette cérémonie, les deux princesses qui venaient de quitter la figure de souris conjurèrent la fée d'user de son pouvoir, pour délivrer du château de l'enchanteur les souris et les chats infortunés qui s'y désespéraient.