Le nom de princesse qu'il donnait à la bergère surprit la reine: elle ne savait si son fils rêvait, et elle lui aurait cru l'esprit perdu, s'il n'avait parlé juste dans tout ce qu'il disait.

Elle lui demanda pourquoi il nommait Constancia princesse; il répliqua qu'elle l'était, que son royaume s'appelait le royaume des Déserts, qu'il n'y avait point d'autre héritière, et qu'il n'en aurait jamais parlé s'il eût eu encore des mesures à garder.

«Hélas! mon fils, dit la reine, puisque Constancia est d'une naissance convenable à la vôtre, consolez-vous, car elle n'est point morte. Il faut vous avouer, pour adoucir vos douleurs, que je l'ai vendue à des marchands, ils l'emmènent esclave.

—Ah! s'écria le prince, vous me parlez ainsi, pour suspendre le dessein que j'ai formé de mourir; mais ma résolution est fixe, rien ne peut m'en détourner.

—Il faut, ajouta la reine, vous en convaincre par vos yeux.»

Aussitôt elle commanda que l'on déterrât la figure de cire. Comme il crut en la voyant d'abord que c'était le corps de son aimable princesse, il tomba dans une grande défaillance, dont on eut bien de la peine à le retirer. La reine l'assurait inutilement que Constancia n'était point morte; après le mauvais tour qu'elle lui avait fait, il ne pouvait la croire: mais Mirtain sut le persuader de cette vérité; il connaissait l'attachement qu'il avait pour lui, et qu'il ne serait pas capable de lui dire un mensonge.

Il sentit quelque soulagement, parce que de tous les malheurs le plus terrible c'est la mort, et il pouvait encore se flatter du plaisir de revoir sa maîtresse. Cependant où la chercher? On ne connaissait point les marchands qui l'avaient achetée; ils n'avaient pas dit où ils allaient: c'étaient là de grandes difficultés; mais il n'en est guère qu'un véritable amour ne surmonte, il aimait mieux périr en courant après les ravisseurs de sa maîtresse, que de vivre sans elle.

Il fit mille reproches à la reine sur son implacable dureté; il ajouta qu'elle aurait le temps de se repentir du mauvais tour qu'elle lui avait joué, qu'il allait partir, résolu de ne revenir jamais; qu'ainsi, voulant en perdre une, elle en perdrait deux. Cette mère affligée se jeta au cou de son fils, lui mouilla le visage de ses larmes, et le conjura par la vieillesse de son père et par l'amitié qu'elle avait pour lui, de ne pas les abandonner; que s'il les privait de la consolation de le voir, il serait cause de leur mort; qu'il était leur unique espérance, s'ils venaient à manquer; que leurs voisins et leurs ennemis s'empareraient du royaume. Le prince l'écouta froidement et respectueusement; mais il avait toujours devant les yeux la dureté qu'elle avait eue pour Constancia: sans elle, tous les royaumes de la terre ne l'auraient point touché; de sorte qu'il persista avec une fermeté surprenante dans la résolution de partir le lendemain.

Le roi essaya inutilement de le faire rester, il passa la nuit à donner des ordres à Mirtain, il lui confia le fidèle mouton pour en avoir soin. Il prit une grande quantité de pierreries, et dit à Mirtain de garder les autres, et qu'il serait le seul qui recevrait de ses nouvelles, à condition de les tenir secrètes, parce qu'il voulait faire ressentir à sa mère toutes les peines de l'inquiétude.

Le jour ne paraissait pas encore, lorsque l'impatient Constancio monta à cheval, se dévouant à la fortune, et la priant de lui être assez favorable pour lui faire retrouver sa maîtresse. Il ne savait de quel côté tourner ses pas; mais comme elle était partie dans un vaisseau, il crut qu'il devait s'embarquer pour la suivre. Il se rendit au plus fameux port; et sans être accompagné d'aucun de ses domestiques, ni connu de personne, il s'informa du lieu le plus éloigné où l'on pouvait aller, et ensuite de toutes les côtes, plages et ports où ils surgiraient; puis il s'embarqua dans l'espérance qu'une passion aussi pure et aussi forte que la sienne ne serait pas toujours malheureuse.