Constancia s'était retirée dans sa petite chambre, où elle pleurait l'absence de son cher prince; elle n'osait lui écrire, parce que la reine avait des espions en campagne qui arrêtaient les courriers, et elle avait pris de cette manière les lettres de son fils. «Hélas! Constancio, disait-elle, vous recevrez bientôt de tristes nouvelles de moi; vous ne deviez point partir, m'abandonner aux fureurs de votre mère; vous m'auriez défendue, ou vous auriez reçu mes derniers soupirs; au lieu que je suis livrée à son pouvoir tyrannique, et que je me trouve sans aucune consolation.»

Elle alla au point du jour dans le jardin travailler à son ordinaire; elle y trouva encore mille bêtes venimeuses, dont sa bague la garantit: elle avait mis la ceinture de velours bleu; et quand la reine l'aperçut, qui cueillait des fleurs aussi tranquillement que si elle n'avait eu qu'un fil autour d'elle, il n'a jamais été un dépit égal au sien. «Quelle puissance s'intéresse pour cette bergère? s'écria-t-elle. Par ses attraits elle enchante mon fils, et par des simples innocents elle lui rend la santé; les serpents, les aspics rampent à ses pieds sans la piquer: les éléphants à sa vue deviennent obligeants et gracieux; la ceinture qui devrait l'avoir brûlée par le pouvoir de féerie, ne sert qu'à la parer: il faut donc que j'aie recours à des remèdes plus certains.»

Elle envoya aussitôt au port le capitaine de ses gardes, en qui elle avait beaucoup de confiance, pour voir s'il n'y avait point de navires prêts à partir pour les régions les plus éloignées; il en trouva un qui devait mettre à la voile au commencement de la nuit: la reine en eut grande joie, elle fit parler au patron, on lui proposa d'acheter la plus belle esclave qui fût au monde. Le marchand ravi le voulut bien: il vint au palais; et sans que la pauvre Constancia en sût rien, il la vit dans le jardin; il demeura surpris des charmes de cette incomparable fille, et la reine qui savait tout mettre à profit, parce qu'elle était très avare, la vendit fort cher.

Constancia ignorait les nouveaux déplaisirs qu'on lui préparait, elle se retira de bonne heure dans sa petite chambre, pour avoir le plaisir de rêver sans témoins à Constancio, et de faire réponse à une de ses lettres qu'elle avait enfin reçue: elle la lisait, sans pouvoir quitter une lecture si agréable, lorsqu'elle vit entrer la reine. Cette princesse avait une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais: elle était suivie de deux muets et de son capitaine des gardes; les muets lui mirent un mouchoir dans la bouche, lièrent ses mains et l'enlevèrent. Ruson voulut suivre sa chère maîtresse, la reine se jeta sur lui et l'en empêcha, car elle craignait que ses bêlements ne fussent entendus; elle voulait que tout se passât avec beaucoup de secret et de silence. Ainsi Constancia n'ayant aucun secours, fut transportée dans le vaisseau: comme l'on n'attendait qu'elle pour partir, il cingla aussitôt en haute mer.

Il faut lui laisser faire son voyage. Telle était sa triste fortune, car la fée Souveraine n'avait pu fléchir le Destin en sa faveur; et tout ce qu'elle pouvait, c'était de la suivre partout dans une nuée obscure où personne ne la voyait. Cependant le prince Constancio occupé de sa passion, ne gardait point de mesure avec la princesse qu'on lui avait destinée: bien qu'il fût naturellement le plus poli de tous les hommes, il ne laissait pas de lui faire mille brusqueries; elle s'en plaignait souvent à son père, qui ne pouvait s'empêcher d'en quereller son neveu; ainsi le mariage se reculait fort. Quand la reine trouva à propos d'écrire au prince que Constancia était à l'extrémité, il en ressentit une douleur inexprimable; il ne voulut plus garder de mesures dans une rencontre où sa vie courait pour le moins autant de risque celle de sa maîtresse, et il partit comme un éclair.

Quelque diligence qu'il pût faire, il arriva trop tard. La reine, qui avait prévu son retour, fit dire pendant quelques jours que Constancia était malade; elle mit après d'elle des femmes qui savaient parler et se taire, comme il leur était ordonné. Le bruit de sa mort se répandit ensuite, et l'on enterra une figure de cire, disant que c'était elle. La reine, qui cherchait tous les moyens possibles de convaincre le prince de cette mort, fit sortir Mirtain de prison, pour qu'il assistât à ses funérailles; de sorte que le jour de son enterrement ayant été su de tout le monde, chacun y vint pour regretter cette charmante fille; et la reine qui composait son visage comme elle voulait, feignit de sentir cette perte par rapport au prince.

Il arriva avec toute l'inquiétude qu'on peut se figurer; quand il entra dans la ville, il ne put s'empêcher de demander au premier qu'il trouva, des nouvelles de sa chère Constancia: ceux qui lui répondirent ne la connaissaient point; et n'étant préparés sur rien, ils lui dirent qu'elle était morte. À ces funestes paroles il ne fut plus le maître de sa douleur; il tomba de cheval sans pouls, sans voix. On s'assembla; l'on vit que c'était le prince, chacun s'empressa de le secourir, et on le porta presque mort au palais.

Le roi ressentit vivement le pitoyable état de son fils; la reine s'y était préparée, elle crut que le temps et la perte de ses tendres espérances le guériraient; mais il était trop touché pour se consoler: son déplaisir bien loin de diminuer augmentait à tous moments: il passa deux jours sans voir ni parler à personne; il alla ensuite dans la chambre de la reine, les yeux pleins de larmes, la vue égarée, le visage pâle. Il lui que c'était elle qui avait fait mourir sa chère Constancia, mais qu'elle en serait bientôt punie puisqu'il allait mourir, et qu'il voulait aller au lieu où elle était enterrée.

La reine ne pouvant l'en détourner, prit le parti de le conduire elle-même dans un bois planté de cyprès, où elle avait fait élever le tombeau. Quand le prince se trouva au lieu où sa maîtresse reposait pour toujours, il dit des choses si tendres et si passionnées, que jamais personne n'a parlé comme lui. Malgré la dureté de la reine, elle fondait en larmes: Mirtain s'affligeait autant que son maître, et tous ceux qui l'entendaient partageaient son désespoir. Enfin tout d'un coup poussé par sa fureur il tira son épée, et s'approchant du marbre qui couvrait ce beau corps, il allait se tuer, si la reine et Mirtain ne lui eussent arrêté le bras.

«Non, dit-il, rien au monde ne m'empêchera de mourir et de rejoindre ma chère princesse.»