—Si tu étais discrète, repartit sa compagne, je t'en apprendrais la raison, car elle a bien voulu me l'apprendre.
—Va, je saurai me taire, s'écria celle qui avait déjà parlé, assure-toi de mon secret.
—Sache donc, reprit-elle, que sa princesse Constancia, qu'elle aime si fort, est persécutée d'un géant qui veut l'épouser: il l'a mise dans une tour; et pour l'empêcher d'achever ce mariage, il faut qu'elle fasse des choses surprenantes.»
Le prince écoutait leur conversation du fond de son panier: il avait cru jusqu'alors que rien ne pouvait augmenter ses disgrâces; mais il connut avec une extrême douleur qu'il s'était bien trompé; et l'on peur assez juger par tout ce que j'ai raconté de sa passion, et par les circonstances où il se trouvait, d'être devenu pigeonneau dans le temps où son secours était si nécessaire à sa princesse, qu'il ressentit un véritable désespoir; son imagination ingénieuse à le tourmenter lui représentait Constancia dans la fatale tour, assiégée par les importunités, les violences et les emportements d'un redoutable géant: il appréhendait qu'elle craignît, et qu'elle ne donnât les mains à son mariage. Un moment après, il appréhendait qu'elle ne craignît pas, et qu'elle n'exposât sa vie aux fureurs d'un tel amant. Il serait difficile de représenter l'état où il était.
La jeune personne qui le portait dans sa manette, étant de retour avec sa compagne au palais de la fée qu'elles servaient, la trouvèrent qui se promenait dans une allée sombre de son jardin. Elles se prosternèrent d'abord à ses pieds, et lui dirent ensuite:
«Grande reine, voici un pigeon que nous avons trouvé; il est doux, il est familier et s'il avait des plumes, il serait fort beau; nous avons résolu de le nourrir dans notre chambre; mais si vous l'agréez, il pourra quelquefois vous divertir dans la vôtre.»
La fée prit la corbeille où il était enfermé, elle l'en tira, et fit des réflexions sérieuses sur les grandeurs du monde; car il était extraordinaire de voir un prince tel que Constancio sous la figure d'un pigeon prêt à être rôti ou bouilli; et quoique ce fût elle qui eût jusqu'alors conduit cette métamorphose, et que rien n'arrivât que par ses ordres; cependant, comme elle moralisait volontiers sur tous les événements, celui-là la frappa fort. Elle caressa le pigeonneau, et de sa part il n'oublia rien pour s'attirer son attention, afin qu'elle voulût le soulager dans sa triste aventure: il lui faisait la révérence à la pigeonne, en tirant un peu le pied; il la becquetait d'un air caressant: bien qu'il fût pigeon novice, il en savait déjà plus que les vieux pères et les vieux ramiers.
La fée Souveraine le porta dans son cabinet, en ferma la porte, et lui dit:
«Prince, le triste état où je te trouve aujourd'hui ne m'empêche pas de te connaître et de t'aimer, à cause de ma fille Constancia, qui est aussi peu indifférente pour toi que tu l'es pour elle: n'accuse personne que moi de ta métamorphose; je t'ai fait entrer dans la fournaise pour éprouver la candeur de ton amour: il est pur, il est ardent, il faut que tu aies tout l'honneur de l'aventure.»
Le pigeon baissa trois fois la tête en signe de reconnaissance, et il écouta ce que la fée voulait lui dire.