«La reine ta mère, reprit-elle, eut à peine reçu l'argent et les pierreries en échange de la princesse, qu'elle l'envoya avec la dernière violence aux marchands qui l'avaient achetée; et sitôt qu'elle fut dans le vaisseau, ils firent voile aux grandes Indes, où ils étaient bien sûrs de se défaire avec beaucoup de profit du précieux joyau qu'ils emmenaient. Ses pleurs et ses prières ne changèrent point leur résolution: elle disait inutilement que le prince Constancio la rachèterait de tout ce qu'il possédait au monde. Plus elle leur faisait valoir ce qu'ils en pouvaient attendre, plus ils se hâtaient de le fuir, dans la crainte qu'il ne fût averti de son enlèvement, et qu'il ne vînt leur arracher cette proie.

«Enfin après avoir couru la moitié du monde, ils se trouvèrent battus d'une furieuse tempête. La princesse, accablée de sa douleur et des fatigues de la mer, était mourante; ils appréhendaient de la perdre, et se sauvèrent dans le premier port; mais comme ils débarquaient, ils virent venir un géant d'une grandeur épouvantable; il était suivi de plusieurs autres, qui tous ensemble dirent qu'ils voulaient voir ce qu'il y avait de plus rare dans leur vaisseau. Le géant étant entré, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut la jeune princesse; ils se reconnurent aussitôt l'un et l'autre. «Ah! petite scélérate, s'écria-t-il, les dieux justes et pitoyables te ramènent donc sous mon pouvoir: te souvient-il du jour que je te trouvai, et que tu coupas mon sac? Je me trompe si tu me joues le même tour à présent.» En effet, il la prit comme un aigle prend un poulet, et malgré sa résistance et les prières des marchands, il l'emporta dans ses bras, courant de toute sa force jusqu'à sa grande tour.

«Cette tour est sur une haute montagne: les enchanteurs qui l'ont bâtie n'ont rien oublié pour la rendre belle et curieuse. Il n'y a point de porte, l'on y monte par les fenêtres qui sont très hautes; les murs de diamants brillent comme le soleil, et sont d'une dureté à toute épreuve. En effet, ce que l'art et la nature peuvent rassembler de plus riche est au-dessous de ce qu'on y voit. Quand le furieux géant tint la charmante Constancia, il lui dit qu'il voulait l'épouser, et la rendre la plus heureuse personne de l'univers; qu'elle serait maîtresse de tous ses trésors, qu'il aurait la bonté de l'aimer, et qu'il ne doutait point qu'elle ne fût ravie que sa bonne fortune l'eût conduite vers lui. Elle lui fit connaître par ses larmes et par ses lamentations l'excès de son désespoir; et comme je conduisais tout secrètement, malgré le destin, qui avait juré la perte de Constancia, j'inspirai au géant des sentiments de douceur qu'il n'avait connus de sa vie; de sorte qu'au lieu de se fâcher, il dit à la princesse qu'il lui donnait un an, pendant lequel il ne lui ferait aucunes violences; mais que si elle ne prenait pas dans ce temps la résolution de le satisfaire, il l'épouserait malgré elle, et qu'ensuite il la ferait mourir; qu'ainsi elle pouvait voir ce qui l'accommoderait le mieux.

«Après cette funeste déclaration, il fit enfermer avec elle les plus belles filles du monde pour lui tenir compagnie, et la retirer de cette profonde tristesse où elle s'abîmait. Il mit des géants aux environs de la tour pour empêcher que qui que ce fût en approchât: et en effet, si l'on avait cette témérité, l'on en recevrait bientôt la punition, car ce sont des gardes bien redoutables et bien cruels.

«Enfin la pauvre princesse ne voyant aucune apparence d'être secourue, et qu'il ne reste plus qu'un jour pour achever l'année, se prépare à se précipiter du haut de la tour dans la mer. Voilà, seigneur Pigeon, l'état où elle est réduite; le seul remède que j'y trouve, c'est que vous voliez vers elle, tenant dans votre bec une petite bague que voilà; sitôt qu'elle l'aura mise à son doigt, elle deviendra colombe, et vous vous sauverez heureusement.»

Le pigeonneau était dans la dernière impatience de partir, il ne savait comment le faire comprendre; il tirailla la manchette et le tablier en falbala de la fée, il s'approcha ensuite des fenêtres, où il donna quelques coups de bec contre les vitres. Tout cela voulait dire en langage pigeonnique: «Je vous supplie, madame, de m'envoyer avec votre bague enchantée pour soulager notre belle princesse.» Elle entendit son jargon, et répondant à ses désirs:

«Allez, volez, charmant pigeon, lui dit-elle, voici la bague qui vous guidera; prenez grand soin de ne pas la perdre, car il n'y a que vous au monde qui puissiez retirer Constancia du lieu où elle est.»

Le prince Pigeon, comme je l'ai déjà dit, n'avait point de plumes, il se les était arrachées dans son extrême désespoir. La fée le frotta d'une essence merveilleuse, qui lui en fit revenir de si belles et si extraordinaires, que les pigeons de Vénus n'étaient pas dignes d'entrer en aucune comparaison avec lui. Il fut ravi de se voir remplumé; et prenant l'essor, il arriva au lever de l'aurore sur le haut de la tour, dont les murs de diamants brillaient à un tel point, que le soleil a moins de feu dans son plus grand éclat. Il y avait un spacieux jardin sur le donjon, au milieu duquel s'élevait un oranger chargé de fleurs et de fruits; le reste du jardin était fort curieux, et le prince Pigeon n'aurait pas été indifférent au plaisir de l'admirer, s'il n'avait été occupé de choses bien plus importantes.

Il se percha sur l'oranger, il tenait dans son bec la bague, et ressentait une terrible inquiétude, lorsque la princesse entra: elle avait une longue robe blanche, sa tête était couverte d'un grand voile noir brodé d'or, il était abattu sur son visage, et traînait de tous côtés. L'amoureux pigeon aurait pu douter que c'était elle, si la noblesse de sa taille et son air majestueux eussent pu être dans une autre à un point si parfait. Elle vint s'asseoir sous l'oranger, et levant son voile tout d'un coup, il en demeura pour quelque temps ébloui.

«Tristes regrets, tristes pensées! s'écria-t-elle. Vous êtes à présent inutiles, mon coeur affligé a passé un an entier entre la crainte et l'espérance; mais le terme fatal est arrivé! c'est aujourd'hui; c'est dans quelques heures qu'il faut que je meure, ou que j'épouse le géant: hélas, est-il possible que la fée Souveraine et le prince Constancio m'aient si fort abandonnée! que leur ai-je fait? Mais à quoi me servent ces réflexions? Ne vaut-il pas mieux exécuter le noble dessein que j'ai conçu?»