Elle se leva d'un air plein de hardiesse pour se précipiter: cependant, comme le moindre bruit lui faisait peur, et qu'elle entendit le pigeonneau qui s'agitait sur l'arbre, elle leva les yeux pour voir ce que c'était; en même temps il vola sur elle, et posa dans son sein l'importante petite bague. La princesse surprise des caresses de ce bel oiseau et de son charmant plumage, ne le fut pas moins du présent qu'il venait de lui faire. Elle considéra la bague, elle y remarqua quelques caractères mystérieux, et elle la tenait encore, lorsque le géant entra dans le jardin, sans qu'elle l'eût même entendu venir.

Quelques-unes des femmes qui la servaient étaient allées rendre compte à ce terrible amant du désespoir de la princesse, et qu'elle voulait se tuer, plutôt que de l'épouser. Lorsqu'il sut qu'elle était montée si matin au haut de la tour, il craignit une funeste catastrophe: son coeur qui jusqu'alors n'avait été capable que de barbarie, était tellement enchanté des beaux yeux de cette aimable personne, qu'il l'aimait avec délicatesse. Ô dieux, que devint-elle quand elle le vit! elle appréhenda qu'il ne lui ôtât les moyens qu'elle cherchait de mourir. Le pauvre pigeon n'était pas médiocrement effrayé de ce formidable colosse. Dans le trouble où elle était, elle mit la bague à son doigt, et sur-le-champ, ô merveille! elle fut métamorphosée en colombe, et s'envola à tire d'ailes avec le fidèle pigeon.

Jamais surprise n'a égalé celle du géant. Après avoir regardé sa maîtresse devenue colombe, qui traversait le vaste espace de l'air, il demeura quelque temps immobile, puis il poussa des cris et fit des hurlements qui ébranlèrent les montagnes, et ne finirent qu'avec sa vie: il la termina au fond de la mer, où il était bien plus juste qu'il se noyât que la charmante princesse. Elle s'éloignait donc très diligemment avec son guide; mais lorsqu'ils eurent fait un assez long chemin pour ne plus rien craindre, ils s'abattirent doucement dans un bois fort sombre par la quantité d'arbres, et fort agréable à cause de l'herbe verte et des fleurs qui couvraient la terre. Constancia ignorait encore que le pigeon fût son véritable amant. Il était très affligé de ne pouvoir parler pour lui en rendre compte, quand il sentit une main invisible qui lui déliait la langue; il en eut une sensible joie, et dit aussitôt à la princesse:

«Votre coeur ne vous a-t-il pas appris, charmante colombe, que vous êtes avec un pigeon qui brûle toujours des mêmes feux que vous allumez?

—Mon coeur souhaitait le bonheur qui m'arrive, répliqua-t-elle, mais il n'osait s'en flatter: hélas, qui l'aurait pu imaginer! j'étais sur le point de périr sous les coups de ma bizarre fortune; vous êtes venu m'arracher d'entre les bras de la mort, ou d'un monstre que je redoutais plus qu'elle.»

Le prince, ravi d'entendre parler sa colombe, et de la retrouver aussi tendre qu'il la désirait, lui dit tout ce que la passion la plus délicate et la plus vive peut inspirer; il lui raconta ce qui s'était passé depuis le triste moment de son absence, particulièrement la rencontre surprenante de l'amour Forgeron et de la fée dans son palais: elle eut une grande joie de savoir que sa meilleure amie était toujours dans ses intérêts.

«Allons la trouver, mon cher prince, dit-elle à Constancio, et la remercier de tout le bien qu'elle nous fait: elle nous rendra notre première figure; nous retournerons dans votre royaume ou dans le mien.

—Si vous m'aimez autant que je vous aime, répliqua-t-il, je vous ferai une proposition où l'amour seul a part. Mais, aimable princesse, vous m'allez dire que je suis un extravagant.

—Ne ménagez point la réputation de votre esprit aux dépens de votre coeur, reprit-elle; parlez sans crainte; je vous entendrai toujours avec plaisir.

—Je serais d'avis, continua-t-il, que nous ne changeassions point de figure; vous colombe, et moi pigeon, pouvons brûler des mêmes feux qui ont brûlé Constancio et Constancia. Je suis persuadé qu'étant débarrassés du soin de nos royaumes, n'ayant ni conseil à tenir, ni guerre à faire, ni audiences à donner, exempts de jouer sans cesse un rôle importun sur le grand théâtre du monde, il nous sera plus aisé de vivre l'un pour l'autre dans cette aimable solitude.