[Le Prince Marcassin]
Il était une fois un roi et une reine qui vivaient dans une grande tristesse, parce qu'ils n'avaient point d'enfants: la reine n'était plus jeune, bien qu'elle fût encore belle, de sorte qu'elle n'osait s'en promettre: cela l'affligeait beaucoup; elle dormait peu, et soupirait sans cesse, priant les dieux et toutes les fées de lui être favorables. Un jour qu'elle se promenait dans un petit bois, après avoir cueilli quelques violettes et des roses, elle cueillit aussi des fraises; mais aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut saisie d'un si profond sommeil, qu'elle se coucha au pied d'un arbre et s'endormit.
Elle rêva, pendant son sommeil, qu'elle voyait passer en l'air trois fées qui s'arrêtaient au-dessus de sa tête. La première la regardant en pitié, dit:
«Voilà une aimable reine, à qui nous rendrions un service bien essentiel, si nous la voulions douer d'un enfant.
—Volontiers, dit la seconde, douez-la, puisque vous êtes notre aînée.
—Je la doue, continua-t-elle, d'avoir un fils, le plus beau, le plus aimable, et le mieux aimé qui soit au monde.
—Et moi, dit l'autre, je la doue de voir ce fils heureux dans ses entreprises, toujours puissant, plein d'esprit et de justice.»
Le tour de la troisième étant venu pour douer, elle éclata de rire, et marmotta plusieurs choses entre ses dents, que la reine n'entendit point.
Voilà le songe qu'elle fit. Elle se réveilla au bout de quelques moments; elle n'aperçut rien en l'air ni dans le jardin. «Hélas! dit-elle, je n'ai point assez de bonne fortune pour espérer que mon rêve se trouve véritable: quels remerciements ne ferais-je pas aux dieux et aux bonnes fées si j'avais un fils!» Elle cueillit encore des fleurs, et revint au palais plus gaie qu'à l'ordinaire. Le roi s'en aperçut, il la pria de lui en dire la raison; elle s'en défendit, il la pressa davantage.
«Ce n'est point, lui dit-elle, une chose qui mérite votre curiosité; il n'est question que d'un rêve, mais vous me trouverez bien faible d'y ajouter quelque sorte de foi.»