Elle lui raconta qu'elle avait vu en dormant trois fées en l'air, et ce que deux avaient dit; que la troisième avait éclaté de rire, sans qu'elle eût pu entendre ce qu'elle marmottait.

«Ce rêve, dit le roi, me donne comme à vous de la satisfaction; mais j'ai de l'inquiétude de cette fée de belle humeur, car la plupart sont malicieuses, et ce n'est pas toujours bon signe quand elles rient.

—Pour moi, répliqua la reine, je crois que cela ne signifie ni bien ni mal; mon esprit est occupé du désir que j'ai d'avoir un fils, et il se forme là-dessus cent chimères: que pourrait-il même lui arriver, en cas qu'il y eût quelque chose de véritable dans ce que j'ai songé? Il est doué de tout ce qui se peut de plus avantageux? plût au ciel que j'eusse cette consolation!»

Elle se prit à pleurer là-dessus; il l'assura qu'elle lui était si chère, qu'elle lui tenait lieu de tout.

Au bout de quelques mois, la reine s'aperçut qu'elle était grosse: tout le royaume fut averti de faire des voeux pour elle; les autels ne fumaient plus que des sacrifices qu'on offrait aux dieux pour la conservation d'un trésor si précieux. Les États assemblés députèrent pour aller complimenter leurs majestés; tous les princes du sang, les princesses et les ambassadeurs se trouvèrent aux couches de la reine; la layette pour ce cher enfant était d'une beauté admirable; la nourrice excellente. Mais que la joie publique se changea bien en tristesse, quand au lieu d'un beau prince, l'on vit naître un petit Marcassin! Tout le monde jeta de grands cris qui effrayèrent fort la reine. Elle demanda ce que c'était; on ne voulut pas le lui dire, crainte qu'elle ne mourût de douleur: au contraire, on l'assura qu'elle était mère d'un beau garçon, et qu'elle avait sujet de s'en réjouir.

Cependant le roi s'affligeait avec excès; il commanda que l'on mît le Marcassin dans un sac, et qu'on le jetât au fond de la mer, pour perdre entièrement l'idée d'une chose si fâcheuse: mais ensuite il en eut pitié; et pensant qu'il était juste de consulter la reine là-dessus, il ordonna qu'on le nourrît, et ne parla de rien à sa femme, jusqu'à ce qu'elle fût assez bien, pour ne pas craindre de la faire mourir par un grand déplaisir. Elle demandait tous les jours à voir son fils: on lui disait qu'il était trop délicat pour être transporté de sa chambre à la sienne, et là-dessus elle se tranquillisait.

Pour le prince Marcassin, il se faisait nourrir en Marcassin qui a grande envie de vivre: il fallut lui donner six nourrices, dont il y en avait trois sèches, à la mode d'Angleterre. Celles-ci lui faisaient boire à tous moments du vin d'Espagne et des liqueurs, qui lui apprirent de bonne heure à se connaître aux meilleurs vins. La reine impatiente de caresser son marmot, dit au roi qu'elle se portait assez bien pour aller jusqu'à son appartement, et qu'elle ne pouvait plus vivre sans voir son fils. Le roi poussa un profond soupir; il commanda qu'on apportât l'héritier de la couronne. Il était emmailloté comme un enfant, dans des langes de brocart d'or. La reine le prit entre ses bras, et levant une dentelle frisée qui couvrait sa hure, hélas! que devint-elle à cette fatale vue? Ce moment pensa être le dernier de sa vie; elle jetait de tristes regards sur le roi, n'osant lui parler.

«Ne vous affligez point, ma chère reine, lui dit-il, je ne vous impute rien de notre malheur; c'est ici, sans doute, un tour de quelque fée malfaisante, si vous voulez y consentir, je suivrai le premier dessein que j'ai eu de faire noyer ce petit monstre.

—Ah! sire, lui dit-elle, ne me consultez point pour une action si cruelle, je suis la mère de cet infortuné Marcassin, je sens ma tendresse qui sollicite en sa faveur; de grâce, ne lui faisons point de mal, il en a déjà trop, ayant dû naître homme, d'être né sanglier.»

Elle toucha si fortement le roi par ses larmes et par ses raisons, qu'il lui promit ce qu'elle souhaitait; de sorte que les dames qui élevaient Marcassinet, commencèrent d'en prendre encore plus de soin; car on l'avait regardé jusqu'alors comme une bête proscrite, qui servirait bientôt de nourriture aux poissons. Il est vrai que malgré sa laideur, on lui remarquait des yeux tout pleins d'esprit; on l'avait accoutumé à donner son petit pied à ceux qui venaient le saluer, comme les autres donnent leur main; on lui mettait des bracelets de diamants, et il faisait toutes ces choses avec assez de grâce.