La reine ne pouvait s'empêcher de l'aimer; elle l'avait souvent entre ses bras, le trouvant joli dans le fond de son coeur, car elle n'osait le dire, de crainte de passer pour folle; mais elle avouait à ses amies que son fils lui paraissait aimable; elle le couvrait de mille noeuds de nonpareilles couleur de roses; ses oreilles étaient percées; il avait une lisière avec laquelle on le soutenait, pour lui apprendre à marcher sur les pieds de derrière; on lui mettait des souliers et des bas de soie attachés sur le genou, pour lui faire paraître la jambe plus longue; on le fouettait quand il voulait gronder: enfin on lui ôtait, autant qu'il était possible, les manières marcassines.

Un soir que la reine se promenait et qu'elle le portait à son cou, elle vint sous le même arbre où elle s'était endormie, et où elle avait rêvé tout ce que j'ai déjà dit; le souvenir de cette aventure lui revint fortement dans l'esprit: «Voilà donc, disait-elle, ce prince si beau, si parfait et si heureux que je devais avoir? Ô songe trompeur, vision fatale! ô fées, que vous avais-je fait pour vous moquer de moi?» Elle marmottait ces paroles entre ses dents, lorsqu'elle vit croître tout d'un coup un chêne, dont il sortit une dame fort parée, qui, la regardant d'un air affable, lui dit:

«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet; je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»

La reine la reconnut pour une des trois fées, qui passant en l'air lorsqu'elle dormait, s'étaient arrêtées et lui avaient souhaité un fils.

«J'ai de la peine à vous croire, madame, répliqua-t-elle; quelque esprit que mon fils puisse avoir, qui pourra l'aimer sous une telle figure?»

La fée lui répliqua encore une fois:

«Ne t'afflige point, grande reine, d'avoir donné le jour à Marcassinet, je t'assure qu'il viendra un temps où tu le trouveras aimable.»

Elle se remit aussitôt dans l'arbre, et l'arbre rentra en terre, sans qu'il parût même qu'il y en eût eu en cet endroit.

La reine, fort surprise de cette nouvelle aventure, ne laissa pas de se flatter que les fées prendraient quelque soin de l'altesse Bestiole: elle retourna promptement au palais pour en entretenir le roi; mais il pensa qu'elle avait imaginé ce moyen pour lui rendre son fils moins odieux.

«Je vois fort bien, lui dit-elle, à l'air dont vous m'écoutez, que vous ne me croyez pas; cependant rien n'est plus vrai que tout ce que je viens de vous raconter.