—Il est fort triste, dit le roi, d'essuyer les railleries des fées: par où s'y prendront-elles pour rendre notre enfant autre chose qu'un sanglier? Je n'y songe jamais sans tomber dans l'accablement.»
La reine se retira plus affligée qu'elle l'eût encore été; elle avait espéré que les promesses de la fée adouciraient le chagrin du roi; cependant il voulait à peine les écouter. Elle se retira, bien résolue de ne lui plus rien dire de leur fils, et de laisser aux dieux le soin de consoler son mari.
Marcassin commença de parler, comme font tous les enfants, il bégayait un peu; mais cela n'empêchait pas que la reine n'eût beaucoup de plaisir à l'entendre, car elle craignait qu'il ne parlât de sa vie. Il devenait fort grand, et marchait souvent sur les pieds de derrière. Il portait de longues vestes qui lui couvraient les jambes; un bonnet à l'anglaise de velours noir, pour cacher sa tête, ses oreilles, et une partie de son groin. À la vérité il lui venait des défenses terribles; ses soies étaient furieusement hérissées; son regard fier, et le commandement absolu. Il mangeait dans une auge d'or, où on lui préparait des truffes, des glands, des morilles, de l'herbe, et l'on n'oubliait rien pour le rendre propre et poli. Il était né avec un esprit supérieur, et un courage intrépide. Le roi connaissant son caractère, commença à l'aimer plus qu'il n'avait fait jusque-là. Il choisit de bons maîtres pour lui apprendre tout ce qu'on pourrait. Il réussissait mal aux danses figurées, mais pour le passe-pied et le menuet, où il fallait aller vite et légèrement, il y faisait des merveilles. À l'égard des instruments, il connut bien que le luth et le théorbe ne lui convenaient pas; il aimait la guitare, et jouait joliment de la flûte. Il montait à cheval avec une disposition et une grâce surprenantes; il ne se passait guère de jours qu'il n'allât à la chasse, et qu'il ne donnât de terribles coups de dents aux bêtes les plus féroces et les plus dangereuses. Ses maîtres lui trouvaient un esprit vif, et toute la facilité possible à se perfectionner dans les sciences. Il ressentait bien amèrement le ridicule de sa figure marcassine; de sorte qu'il évitait de paraître aux grandes assemblées.
Il passait sa vie dans une heureuse indifférence, lorsqu'étant chez la reine, il vit entrer une dame de bonne mine, suivie de trois jeunes filles très aimables. Elle se jeta aux pieds de la reine; elle lui dit qu'elle venait la supplier de les recevoir auprès d'elle; que la mort de son mari et de grands malheurs l'avaient réduite à une extrême pauvreté; que sa naissance et son infortune étaient assez connues de sa majesté, pour espérer qu'elle aurait pitié d'elle. La reine fut attendrie de les voir ainsi à ses genoux, elle les embrassa, et leur dit qu'elle recevait avec plaisir ses trois filles. L'aînée s'appelait Ismène, la seconde Zélonide, et la cadette Marthesie; qu'elle en prendrait soin; qu'elle ne se décourageât point; qu'elle pouvait rester dans le palais, où l'on aurait beaucoup d'égards pour elle et qu'elle comptât sur son amitié. La mère, charmée des bontés de la reine, baisa mille fois ses mains, et se trouva tout d'un coup dans une tranquillité qu'elle ne connaissait pas depuis longtemps.
La beauté d'Ismène fit du bruit à la cour, et toucha sensiblement un jeune chevalier, nommé Coridon, qui ne brillait pas moins de son côté qu'elle brillait du sien. Ils furent frappés presque en même temps d'une secrète sympathie qui les attacha l'un à l'autre. Le chevalier était infiniment aimable; il plut, on l'aima. Et comme c'était un parti très avantageux pour Ismène, la reine s'aperçut avec plaisir des soins qu'il lui rendait, et du compte qu'elle lui en tenait. Enfin on parla de leur mariage; tout semblait y concourir. Ils étaient nés l'un pour l'autre, et Coridon n'oubliait rien de toutes ces fêtes galantes, et de tous ces soins empressés qui engagent fortement un coeur déjà prévenu.
Cependant le prince avait ressenti le pouvoir d'Ismène dès qu'il l'avait vue, sans oser lui déclarer sa passion. «Ah! Marcassin, Marcassin, s'écriait-il en se regardant dans un miroir, serait-il bien possible qu'avec une figure si disgraciée, tu osasses te promettre quelque sentiment favorable de la belle Ismène? Il faut se guérir, car de tous les malheurs, le plus grand, c'est d'aimer sans être aimé.» Il évitait très soigneusement de la voir; et comme il n'en pensait pas moins à elle, il tomba dans une affreuse mélancolie: il devint si maigre que les os lui perçaient la peau. Mais il eut une grande augmentation d'inquiétude, quand il apprit que Coridon recherchait ouvertement Ismène; qu'elle avait pour lui beaucoup d'estime, et qu'avant qu'il fût peu, le roi et la reine feraient la fête de leurs noces.
À ces nouvelles, il sentit que son amour augmentait, et que son espérance diminuait, car il lui semblait moins difficile de plaire à Ismène indifférente, qu'à Ismène prévenue pour Coridon. Il comprit encore que son silence achevait de le perdre; de sorte qu'ayant cherché un moment favorable pour l'entretenir, il le trouva. Un jour qu'elle était assise sous un agréable feuillage, où elle chantait quelques paroles que son amant avait faites pour elle, Marcassin l'aborda tout ému, et s'étant placé auprès d'elle, il lui demanda s'il était vrai, comme on lui avait dit, qu'elle allait épouser Coridon? Elle répliqua que la reine lui avait ordonné de recevoir ses assiduités, et qu'apparemment cela devait avoir quelque suite.
«Ismène, lui dit-il, en se radoucissant, vous êtes si jeune, que je ne croyais pas que l'on pensât à vous marier; si je l'avais su, je vous aurais proposé le fils unique d'un grand roi, qui vous aime, et qui serait ravi de vous rendre heureuse.»
À ces mots, Ismène pâlit: elle avait déjà remarqué que Marcassin, qui était naturellement assez farouche, lui parlait avec plaisir; qu'il lui donnait toutes les truffes que son instinct marcassinique lui faisait trouver dans la forêt, et qu'il la régalait des fleurs dont son bonnet était ordinairement orné. Elle eut une grande peur qu'il ne fût le prince dont il parlait, et elle lui répondit:
«Je suis bien aise, seigneur, d'avoir ignoré les sentiments du fils de ce grand roi; peut-être que ma famille, plus ambitieuse que je ne le suis, aurait voulu me contraindre à l'épouser; et je vous avoue confidemment que mon coeur est si prévenu pour Coridon, qu'il ne changera jamais.