Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse symphonie qui s'approchait; enfin les fées parurent, au nombre de trente-six; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles; chacune était assise dans une coquille de perle, plus grande que celle où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins qui n'allaient guère bien sur la terre les traînaient plus pompeuses que les premières reines de l'univers; mais d'ailleurs vieilles et laides avec excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que sa soumission trouvait grâce devant elles; et lorsqu'elles me tinrent, ce furent des caresses si extraordinaires qu'il semblait qu'elles ne voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.
Le dragon qui avait servi à les venger contre mon père venait après elles, attaché avec des chaînes de diamant: elles me prirent entre leurs bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie; il n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent; puis le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant. Les trois fées à qui ma mère m'avait promise, s'assirent dessus, mirent mon berceau au milieu d'elles, et frappant le dragon avec une baguette, il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées; plus fines que du crêpe, elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres: elles se rendirent ainsi au château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce furieux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la consola, par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne m'arriverait aucun accident, et que l'on prendrait le même soin de moi que si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il lui fût très douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la seule cause; car si elle n'avait pas voulu manger les fruits du jardin, je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.
Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes, avaient bâti exprès une tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de verdure, qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule. Ce fut en ce lieu que les fées m'élevèrent avec des soins qui surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits étaient des plus à la mode, et si magnifiques que si quelqu'un m'avait vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance: je ne leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que je ne comprisse avec une extrême facilité: ma douceur leur était fort agréable, et comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.
Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai déjà parlé; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi, ni de la reine; elles me nommaient leur fille, et je croyais l'être. Personne au monde ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien, qu'elles m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de raison, et parlaient à merveille.
Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte que je n'y avais aperçu personne depuis qu'on m'avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée me fournît cette occasion; de sorte que ne me défiant point du danger qui est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir. Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien que j'étais dans le château des fées.
La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du cor, et me réjouit de quelques fanfares, puis il partit sans que je pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était grande. Je restai très rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent spirituelles, mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me contraindre. Perroquet le remarqua; il était fin, il ne témoigna rien de ce qui roulait dans sa tête.
Je ne manquai pas de me lever avec le jour. Je courus à ma fenêtre; je demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune chevalier. Il avait des habits magnifiques; je me flattai que j'y avais un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce de trompette qui porte la voix, et par son secours, il me dit qu'ayant été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne qu'il ne pouvait comprendre comment il se passerait sans mourir de me voir tous les jours de sa vie. Je demeurai très contente de son compliment, et très inquiète de n'oser y répondre; car il aurait fallu crier de toute ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai, il les reçut comme une insigne faveur; de sorte qu'il les baisa plusieurs fois, et me remercia. Il me demanda ensuite si je trouverais bon qu'il vînt tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que si je le voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de turquoise que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence; c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur son dragon pour m'apporter à déjeuner.
La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces mots: «Je sens ici la voix d'un homme, cherche, dragon.» Oh! que devins-je! J'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre, et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà beaucoup. «En vérité, dis-je, ma bonne maman (car la vieille fée voulait que je la nommasse ainsi), vous plaisantez, quand vous dites que vous sentez la voix d'un homme: est-ce que la voix sent quelque chose? Et quand cela serait, quel est le mortel assez téméraire pour hasarder de monter dans cette tour?—Ce que tu dis est vrai, ma fille, répondit-elle, je suis ravie de te voir raisonner si joliment, et je conçois que c'est la haine que j'ai pour tous les hommes qui me persuade quelquefois qu'ils ne sont pas éloignés de moi.» Elle me donna mon déjeuner et ma quenouille. «Quand tu auras mangé, ne manque pas de filer, car tu ne fis rien hier, me dit-elle, et mes soeurs se fâcheront.» En effet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu qu'il m'avait été impossible de filer.
Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne. J'avais une lunette d'approche excellente; rien ne bornait ma vue, je regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et il était entouré d'une fort grosse cour. Je ne doutai point que ce ne fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.
Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule du prince, et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait son coeur; mais les difficultés qui se rencontraient à me parler l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea d'une bague pour moi, à la place de ma turquoise; c'en était une aussi, mais beaucoup plus belle que la mienne: elle était taillée en coeur avec des diamants. «Il est juste, ajoutait-il, que je vous traite en ambassadeur: voilà mon portrait que je vous donne, ne le montrez qu'à votre charmante maîtresse.» Il lui attacha sous son aile son portrait, et il apporta la bague dans son bec.