J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde, et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi; qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet me présenta la bague du prince, et me montra le portrait. J'avoue que je n'ai jamais été si aise que je le fus de pouvoir considérer de près celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable qu'il ne m'avait semblé; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les unes agréables, et les autres tristes, me donnèrent un air d'inquiétude extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se dirent l'une à l'autre que sans doute je m'ennuyais, et qu'il fallait songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs, et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire. Perroquet entendit ce beau conseil, il vint m'en rendre compte, et me dit: «Ah! que je vous plains, ma chère maîtresse, si vous devenez la reine Migonnette! C'est un magot qui fait peur, j'ai regret de vous le dire, mais en vérité le roi qui vous aime ne voudrait pas de lui pour être son valet de pied.—Est-ce que tu l'as vu, Perroquet—Je le crois vraiment, continua-t-il, j'ai été élevé sur une branche avec lui.—Comment! Sur une branche? repris-je.—Oui, dit-il, c'est qu'il a les pieds d'un aigle.»

Un tel récit m'affligea étrangement; je regardais le charmant portrait du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour me donner lieu de le voir; et quand j'en faisais la comparaison avec Migonnet, je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à mourir qu'à l'épouser.

Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent avec moi; je m'endormis un peu sur le matin; et comme mon chien avait le nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla Perroquet: «Je gage, dit-il, que le roi est là-bas.» Perroquet répondit: «Tais-toi, babillard, parce que tu as presque toujours les yeux ouverts et l'oreille alerte, tu es fâché du repos des autres.—Mais gageons, dit encore le bon Toutou, je sais bien qu'il y est.» Perroquet répliqua. «Et moi, je sais bien qu'il n'y est point; ne lui ai-je pas défendu d'y venir de la part de notre maîtresse?—Ah! vraiment, tu me la donnes belle avec tes défenses, s'écria mon chien, un homme passionné ne consulte que son coeur.» Là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les ailes que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de l'autre; ils me dirent ce qui en faisait le sujet, je courus, ou plutôt je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour, ou de l'y faire entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments, qu'il m'épouserait aussitôt, et que je serais une des plus grandes reines de l'univers.

Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me semblait presque impossible; que cependant, sur la parole qu'il me donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais m'appliquer à ce qu'il désirait; que je le conjurais de ne pas venir tous les jours, qu'enfin l'on pourrait s'en apercevoir, et qu'il n'y aurait point de quartier avec les fées.

Il se retira comblé de joie, dans l'espérance dont je le flattais; et je me trouvai dans le plus grand embarras du monde, lorsque je fis réflexion à ce que je venais de promettre. Comment sortir de cette tour, où il n'y avait point de portes? Et n'avoir pour tout secours que Perroquet et Toutou! Être si jeune, si peu expérimentée, si craintive! Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut se tuer à ses yeux; mais enfin il le chargea de me persuader, ou de le venir voir mourir, ou de le soulager. «Sire, s'écria l'ambassadeur emplumé, ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle ne manque que de pouvoir.»

Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai plus encore. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que si je ne lui en avouais le sujet, elle me brûlerait; car toutes ses menaces étaient toujours terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient becqueter sur les fruits de mon jardin. «Ce que tu souhaites, ma fille, me dit-elle, ne te coûtera plus de larmes, je t'apporterai des cordelettes tant que tu en voudras.» En effet, j'en eus le soir même: mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle, parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.

Dès qu'elle fut partie, je commençai deux ou trois morceaux de filets; mais à quoi je m'appliquai, ce fut à faire une échelle de corde, qui était très bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle disait: «Mais ma fille, ton ouvrage est semblable à celui de Pénélope, il n'avance point, et tu ne te lasses pas de me demander de quoi travailler.—Oh! ma bonne maman! disais-je. Vous en parlez bien à votre aise; ne voyez-vous pas que je ne sais comment m'y prendre, et que je brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine en ficelle?» Mon air de simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très désagréable et très cruelle.

J'envoyai Perroquet dire au roi de venir un soir sous les fenêtres de la tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il serait arrivé. En effet je l'attachai bien ferme, résolue de me sauver avec lui; mais quand il la vit, sans attendre que je descendisse, il monta avec empressement, et se jeta dans ma chambre comme je préparais tout pour ma fuite.

Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions. Il renouvela tous ses serments, et me conjura de ne point différer de le recevoir pour époux: nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de notre mariage; jamais noces ne se sont faites, entre des personnes si élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais coeurs n'ont été plus contents que les nôtres.

Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta, je lui racontai l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. À peine fut-il parti que les heures me semblèrent aussi longues que des années: je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Quel fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des salamandres ailées, qui faisaient une telle diligence que l'oeil pouvait à peine les suivre! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément que c'était une fée ou un enchanteur.