«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»

Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse, qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup d'esprit.

Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva, elle dit à la princesse:

«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»

La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:

«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez payée quand je fais quelque plaisir.

—Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez souper ici, nous ferions encore mieux.

—Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez sans songer à moi, sera accompli.»

En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce ne fût une fée.

Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui cueillaient des fraises l'entendirent.