—Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»
Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa faveur.
Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient composer une forêt flottante.
Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire: celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient s'approcher.
Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils logèrent commodément avec tout leur train.
Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir, que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait à grands pas, et disait:
«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens; voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»
La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des étoiles sur le front.
Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or, descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait; mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce qu'elle vient d'une voyageuse.
Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.