«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes nos aventures.»
À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.
Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.
Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui. La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil accident, elle la laissa aller.
«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»
La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers eux, et leur cria:
«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»
Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.
«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.
—Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.