Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»

Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste et rêveuse, sans lui répondre.

Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée d'arbres:

«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens d'entendre.»

Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.

Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.

«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»

Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient cachée avec tant de soin eût été découverte.

«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»

Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été interrompu par le prince Heureux.