Le duc de Saint-Simon cite de ces folies espagnoles un exemple non moins plaisant. Louville trouva, dit-il, le duc d'Albe assez malproprement entre deux draps, couché sur le côté droit, où il était sans avoir changé de place ni fait faire son lit depuis plusieurs mois. Il se disait hors d'état de remuer, et se portait pourtant très-bien. Le fait était qu'il entretenait une maîtresse qui, lasse de lui, avait pris la fuite. Il en fut au désespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit dire des messes et autres dévotions pour la retrouver, et finalement fit le vœu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit, jusqu'à ce qu'il l'eût retrouvée. Il contait cette folie à Louville comme une chose capable de lui rendre sa maîtresse et tout à fait raisonnable. Il recevait grand monde chez lui et la meilleure compagnie de la cour, et était même d'excellente conversation. Avec ce vœu, il ne fut de rien à la mort de Charles II, ni à l'avénement de Philippe V, qu'il ne vit jamais. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. IV, p. 251.)

[127] La prétention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance, qu'il avait épousé la duchesse d'Aveïro, héritière de Georges de Portugal, bâtard du roi Jean II. Or, la branche de Bragance n'était pas moins bâtarde que la branche des ducs d'Aveïro.

[128] Le nom castillan est Eliche.

[129] L'ignorance des Espagnols scandalisait les seigneurs de la cour de France. Le duc de Gramont en cite des traits vraiment fort étranges. Le duc d'Albe, dit-il, s'engagea par malheur à raconter une histoire de son aïeul, qui avait gouverné les Pays-Bas. Il ne put jamais se souvenir du nom du prince d'Orange, qui servait à son propos, et en sortit en l'appelant toujours El rebelde. Un autre demandait, à propos d'un combat naval livré par les Vénitiens aux Turcs, qui était vice-roi à Venise... On peut parler devant la plupart de ces messieurs-là allemand, italien, latin, français, sans qu'ils distinguent trop quelle langue c'est. Ils n'ont nulle curiosité de voir les pays étrangers et encore moins de s'enquérir de ce qui s'y passe... Le mépris que ces messieurs font des gens qui vont à la guerre ou qui y ont été, n'est quasi pas imaginable. J'ai vu Don Francisco de Mennesses qui avait si valeureusement défendu Valenciennes contre Monsieur de Turenne, et si bien, qu'on ne put lui prendre sa contrescarpe, n'être pas connu à Madrid et ne pouvoir saluer le Roi ni l'amirante de Castille. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXXI, p. 226.)

[130] Le duc de Saint-Simon, qui assista à une fête semblable, en fait la description en ces termes: Le duc de Medinaceli, le duc del Arco et le corrégidor de Madrid avaient chacun leur quadrille de deux cent cinquante bourgeois ou artisans de Madrid, toutes trois diversement masquées, c'est-à-dire magnifiquement parées en mascarades diverses, mais à visage découvert, tous montés sur les plus beaux chevaux d'Espagne, avec de superbes harnais. Les deux ducs, couverts des plus belles pierreries, ainsi que les harnais de leurs admirables chevaux, étaient, ainsi que le corrégidor, en habits ordinaires, mais extrêmement magnifiques. Les trois quadrilles, leurs chefs à la tête, suivies de force gentilshommes, pages et laquais, entrèrent l'une après l'autre dans la place, dont elles firent le tour, et toutes leurs comparses, dans un très-bel ordre et sans la moindre confusion, au bruit de leurs fanfares, celle de Medinaceli la première, celle del Arco après, puis celle de la ville. Les chefs, l'un après l'autre, se rendirent après les comparses sous le balcon de Leurs Majestés Catholiques, où étaient le prince et la princesse, les infants et leurs plus grands officiers, tandis que la brigade arrivait vis-à-vis, sous le balcon où j'étais. De cet endroit, ils partirent deux à la fois, prenant chacun à l'entrée de la lice un long et grand flambeau de cire blanche, bien allumé, qui leur était présenté de chaque côté en même temps, d'où prenant d'abord le petit galop quelques pas, ils poussaient leurs chevaux à toute bride tout du long de la lice, et les arrêtaient tout à coup sur cul sous le balcon du Roi. L'adresse de cet exercice, où pas un ne manqua, est de courir de front sans se dépasser d'une ligne ni rester d'une autre plus en arrière, tête contre tête et croupe contre croupe, tenant d'une main le flambeau droit et ferme, sans pencher d'aucun côté et parfaitement vis-à-vis l'un de l'autre et le corps ferme et droit. La quadrille del Arco suivit dans le même ordre, puis celle de la ville. Chaque couple de cavaliers n'entrait en lice qu'après que l'autre était arrivé, mais partait au même instant, et à mesure qu'ils arrivaient, ils prenaient leur rang en commençant sous le balcon du Roi, et quand chacune avait achevé de courir, force fanfares, en attendant que l'autre commençât. Les courses de toutes trois finies, les chefs en reprirent chacun la tête de la sienne et dans le même ordre, mais alors se suivant, toutes trois firent leurs comparses et le tour de la place au bruit de leurs fanfares, sortirent après de la place et se retirèrent comme elles étaient venues. L'exécution en fut également magnifique, galante et parfaite, et dans un silence qui en releva beaucoup la grâce, l'adresse et l'éclat. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIX, p. 200.)

[131] Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la chambre portent tous une grande clef qui sort par le manche de la couture de la patte de leur poche droite; le cercle de cette clef est ridiculement large et oblong. Il est doré, et encore rattaché à la boutonnière du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur indifférente. Les valets intérieurs, qui sont en petit nombre, la portent de même, à la différence que ce qui paraît de leur clef n'est point doré. Cette clef ouvre toutes les portes des appartements du Roi, de tous ses palais en Espagne. Si un d'eux vient à perdre sa clef, il est obligé d'en avertir le sommelier qui, sur-le-champ, fait changer toutes les serrures et toutes les clefs aux dépens de celui qui a perdu la sienne, à qui il en coûte plus de dix mille écus. Cette clef se porte partout, comme je viens de l'expliquer, et tous les jours, même hors d'Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux sortes: de véritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les gentilshommes de la chambre en exercice; et des clefs qui n'en ont que la figure, qui n'ouvrent rien et qui s'appellent des clefs caponnes, pour les gentilshommes sans exercice et qui n'ont que le titre et l'extérieur de cette distinction. (Mémoires de Saint-Simon, t. III, p. 117.)

[132] Les Rois d'Espagne, dit le marquis de Louville, n'avaient jamais eu de gardes que quelques méchants lanciers déguenillés qui ne le suivaient guère et en petit nombre, et qui demandaient l'aumône à tout ce qui entrait au palais, comme de vrais gueux qu'ils étaient.

[133] Cette absence de toute police ne tarda pas à entraîner ses conséquences vers la fin du règne de Charles II. Le renchérissement du pain entraîna des séditions qui firent trembler le Roi jusque dans son palais. Sur cent cinquante mille habitants de Madrid, on en comptait, dit le duc de Noailles, plus de soixante mille armés, presque tous domestiques ou gens sans aveu, vagabonds, mendiants, à peine cinq mille qui vivaient de leur travail. Sous le dernier règne, l'impunité avait enhardi la licence. Nul combat de taureaux, nulle fête qu'on ne mit l'épée à la main en présence du Roi. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXXIV, p. 82.)

[134] Voici un modèle du genre: «Après que, dans le céleste amphithéâtre, le cavalier du jour, monté sur Phlégéton, a vaillamment piqué le taureau lumineux, vibrant pour javelots des rayons d'or et ayant pour applaudir à ses attaques la charmante assemblée des étoiles, qui, pour jouir de sa taille élégante, s'appuient sur les balcons de l'Aurore; après que, par une singulière métamorphose, avec des talons de plume et une crête de feu, le blond Phébus, devenu coq, a présidé la multitude des astres brillants, poules des champs célestes, entre les poulets de l'œuf de Tyndare....» (Weiss, t. II, p. 344.)

[135] Les livres d'une valeur sérieuse s'imprimaient en France ou en Hollande. Ainsi, le conseiller Bertault ayant été visiter le célèbre Jésuite Escobar, apprit de lui qu'il s'était vu dans la nécessité de faire imprimer son ouvrage à Lyon; il était du reste fort modeste, avouait que personne ne se souciait de lui en Espagne; et fut même très-surpris du bruit que sa doctrine faisait à l'étranger.