En réalité, nous en sommes réduits à des conjectures plus ou moins vagues.

[144] L'idée de célébrer avec pompe et magnificence l'effroyable cérémonie de l'auto-da-fe était parfaitement espagnole, et madame d'Aulnoy semble s'être identifiée avec le sentiment du pays, en laissant tomber ces mots de sa plume sans autre réflexion. Il est impossible, en effet, de le méconnaître, le tribunal du Saint-Office était considéré comme une institution nationale et religieuse. A ce double point de vue, il était entouré du respect et de la faveur populaires. Nous en trouvons la raison dans le passé de l'Espagne. Tous les souvenirs se rattachant à la lutte séculaire que les chrétiens avaient soutenue contre les musulmans. Or, les rigueurs de l'Inquisition s'exerçaient principalement contre les Maures et les Juifs. Il n'existait guère d'hérétiques en Espagne, ou, s'il en existait, l'opinion générale les confondait avec les Juifs. Les auto-da-fé étaient donc considérés comme des représailles envers les oppresseurs du nom chrétien. Ils donnaient satisfaction au fanatisme religieux, aux haines nationales, aux instincts féroces de la multitude; ils devenaient ainsi pour elle une fête émouvante, plus émouvante que le plus sanglant combat de taureaux. L'Inquisition avait encore d'autres auxiliaires. Elle était, en effet, secondée par la monarchie absolue, dont elle servait les intérêts. Primitivement appelée à réprimer les atteintes portées à la foi religieuse, elle n'avait pas tardé à subir la pression de l'autorité souveraine dont elle émanait et était devenue un des rouages du gouvernement. Son intervention dans le domaine politique avait puissamment aidé la royauté à se transformer en une sorte de théocratie. Nul mieux que Philippe II ne comprit le parti qu'il pouvait tirer d'un tribunal à sa dévotion. Aussi, s'efforça-t-il de l'établir dans tous les pays soumis à son autorité. Mais l'Inquisition n'avait sa raison d'être qu'en Espagne. Les haines nationales qu'elle flattait n'existaient pas ailleurs; l'entreprise échoua, ainsi que chacun le sait.

[145] Un gentilhomme, familier de l'Inquisition, peut après cela faire toutes les méchantes actions du monde, tuer, assassiner, violer, sans qu'il lui en arrive du mal; car dès qu'on le veut faire prendre, il se réclame tout aussitôt de l'Inquisition, où il a ses causes commises, et il faut que toute autre juridiction cède, car celle-ci a les mains plus longues que les autres. Les inquisiteurs entreprennent donc ce procès, et le familier ne manque point aussitôt de se faire écrouer prisonnier de l'Inquisition, et après cela, il ne laisse pas de se promener partout, pendant qu'on fait tirer le procès en longueur.... Quand je passai à Cordoue, je vis un Don Diego de Cabrera y Sotomayor, chevalier del habito de Calatrava, qui me fit voir la salle de l'Inquisition; tous les coins et les prisons et le lieu où se donne la gêne aux accusés, et il me dit qu'il y avait fort longtemps qu'il était prisonnier de l'Inquisition de cette nature. (Relation de l'État d'Espagne, p. 87.)

[146] Ainsi que nous l'avons vu, les Espagnols étaient fort sobres; mais lorsqu'il s'agissait de repas de cérémonie, ils se piquaient d'une magnificence extraordinaire. Le maréchal, dit le duc de Gramont, fut dîner chez l'amirante de Castille, qui lui fit un festin superbe et magnifique, à la manière espagnole, c'est-à-dire pernicieux et duquel personne ne put manger. J'y vis servir sept cents plats, tous aux armes de l'amirante. Tout ce qui était dedans était safrané et doré; puis je les vis reporter comme ils étaient venus, sans que personne de tout ce qui était à table y pût tâter, et le dîner dura plus de quatre heures. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXXI, p. 317.)

[147] Il s'agit probablement de ces «petits jambons vermeils» sur lesquels le duc de Saint-Simon s'extasie, fort rares en Espagne même, qui ne se font que chez le duc d'Arcos et deux autres seigneurs, de cochons renfermés dans des espèces de petits parcs remplis de halliers, où tout fourmille de vipères dont ces cochons se nourrissent uniquement. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIX, p. 131.)

[148] Les témoignages des contemporains sont trop unanimes, pour qu'il soit possible de douter de la dépopulation rapide de l'Espagne au dix-septième siècle. Il est difficile seulement de la formuler exactement. L'organisation sociale n'était pas encore assez avancée pour que les gouvernements eux-mêmes pussent s'en rendre compte autrement que d'une manière approximative. Nous nous bornerons donc à donner les chiffres suivants: Un recensement fait en 1594, époque où l'Amérique avait déjà enlevé à l'Espagne un grand nombre d'émigrants, donna un chiffre de 8,206,791 âmes. Au commencement du règne de Philippe IV, la totalité de la population n'excédait guère plus de 6,000,000. Sous le règne de Charles III, elle était de 5,700,000 âmes. Enfin, nous trouvons un terme de comparaison dans le chiffre de la population, sous la domination des Bourbons. En 1726, elle s'élevait à 6,025,000; en 1768, à 9,307,000; en 1797, à 10,541,000; et en 1825, à 14,000,000. (Weiss, t. II, p. 72, 75, 383.)

[149] Les gentilshommes ne demeurent pas à la campagne, comme en France et en Allemagne, de façon que demeurant tous dans les villes, et n'ayant aucun droit ni privilège de chasse par-dessus les bourgeois et n'ayant aucune justice à fief, ni vassaux, comme nos gentilshommes qui sont seigneurs de leurs paroisses, ils n'ont aucune prérogative par-dessus les bourgeois, si ce n'est les gentilshommes d'Aragon, dont je ne parle point, de façon que ce que l'on appelle hijosdalgos n'est guère différent des simples artisans qu'ils appellent officiales, que l'on appelle aussi caballeros, encore que ce soient des cordonniers et autres artisans, qui sont tous habillés de noir, avec des bas d'estame tirés et la golille et l'épée au côté, comme les plus grands seigneurs.

Ainsi, à bien parler, on ne sait ce que c'est que la simple noblesse qui est la plus considérable en France, et il n'y a de noblesse que ceux qui ont los habitos des ordres militaires et à ce que l'on appelle titulos, qui sont les comtes, marquis ou ducs. (État de l'Espagne, p. 96.)

[150] Je n'eus pas de peine à découvrir, dit Gourville, l'extrême paresse et en même temps la vanité de ces peuples. Il y a des ouvriers pour faire des couteaux, mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si une infinité de Français, que nous appelons gagne-petit, ne se répandaient par toute l'Espagne. Il en est de même des savetiers et des porteurs d'eau de Madrid. La Guyenne et d'autres provinces de France fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le blé et le battre. Les Espagnols appellent ces gens-là gavoches et les méprisent extrêmement. (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)

Il résulte également d'une dépêche du marquis de Villars, qu'il y avait de son temps en Espagne 67,000 Français, plus une foule considérable de marchands et d'ouvriers italiens, allemands et anglais. Leur concours fut jugé si nécessaire, que Philippe IV, pour les attirer, les exempta pour six ans de l'impôt. (Weiss, t. II, p. 146, 147, 149.)