»Je lui offris ma main, et il me donna la sienne avec autant de passion que s'il n'avait pas eu des sujets essentiels de se plaindre de moi.
»Je l'épousai enfin; et comme j'appréhendais de revoir Mendez, cet ingrat auquel je devais tant d'horreur, et pour lequel j'en avais si peu, je priai le marquis que nous demeurassions à la maison de campagne qu'il avait près de Séville.
»Il voulait toujours ce que je voulais avec la dernière complaisance. Il souhaita même que mon père et ma mère s'y retirassent. Il adoucit le méchant état de leur fortune par des libéralités essentielles; et je puis dire qu'il ne s'est jamais trouvé une âme plus véritablement grande. Jugez, Madame, de tous les reproches que je faisais à mon cœur de n'être pas pour lui aussi tendre qu'il le devait; mais c'était un crime où mon malheur seul avait part; il ne dépendait pas de moi d'oublier Mendez, et je sentais toujours de nouveaux déplaisirs, lorsque j'apprenais sa félicité avec l'infidèle Henriette.
»Après avoir passé deux ans dans une continuelle attention sur moi-même pour ne rien faire qui ne fût agréable à mon époux, le ciel me l'ôta, ce généreux époux; et il fit pour moi, dans ces derniers moments, ce qu'il avait toujours fait jusqu'alors, c'est-à-dire qu'il me donna tout son bien avec des témoignages d'estime et de tendresse qui relevaient beaucoup un don si considérable. Il me rendit la plus riche veuve d'Andalousie, mais il ne sut me rendre la plus heureuse.
»Je ne voulus point retourner à Séville, où mes parents me souhaitaient, et, pour m'en éloigner, je pris le prétexte qu'il fallait que j'allasse dans mes terres y donner les ordres nécessaires. Je partis; mais comme il y a une fatalité particulière dans tout ce qui me regarde, en arrivant à une hôtellerie, le premier objet qui frappa ma vue, ce fut l'infidèle Mendez. Il était en grand deuil, et il n'avait rien perdu de tout ce qui me l'avait fait trouver trop aimable. Je frissonnai, je pâlis, et voulant m'éloigner promptement, je me sentis si faible et si tremblante que je tombai à ses pieds. Quoi qu'il ne me connût pas encore, il s'empressa pour m'aider à me relever; mais la grande mante dans laquelle j'étais cachée, s'étant ouverte, que devint-il, en me voyant? Il ne resta guère moins éperdu que moi. Il voulut s'approcher; mais jetant un regard furieux sur lui: «Oseras-tu, parjure, lui dis-je, oseras-tu t'approcher de moi? Ne crains-tu point la juste punition de tes perfidies?» Il fut quelque temps sans répondre, et j'allais le quitter, lorsqu'il s'y opposa.—Accablez-moi de reproches, Madame, me dit-il; donnez-moi les noms les plus odieux, je suis digne de toute votre haine; mais ma mort va bientôt vous venger. Oui, je mourrai de douleur de vous avoir trahie et de vous avoir déplu, et si je regrette quelque chose en mourant, c'est de n'avoir qu'une vie à perdre, pour expier les crimes dont vous pouvez justement m'accuser.» Il me parut fort touché en achevant ces mots; et plût au ciel que l'on pût se promettre un véritable repentir d'un traître! Je ne voulus pas hasarder une plus longue conversation avec lui. Je le quittai sans daigner lui répondre, et cette marque de mépris et d'indifférence lui fut sans doute plus sensible que tous les reproches que j'aurais pu lui faire.
»Il avait perdu sa femme depuis quelque temps, cette infidèle qui lui avait aidé à se révolter contre tous les devoirs de l'amour, de l'honneur et de la reconnaissance, et, depuis ce jour-là, il me suivit partout. Il était comme une ombre plaintive attachée à mes pas, car il devint si maigre, si pâle et si changé, qu'il n'était plus reconnaissable. O Dieu! Madame, quelle violence ne me faisais-je point pour continuer de le maltraiter? Je sentis enfin que je n'avais pas le courage de résister à la faiblesse de mon cœur et à l'ascendant que ce malheureux a sur moi. Plutôt que de faire une faute si honteuse et de lui pardonner, je partis pour Madrid; j'y ai des parents, je cherchai parmi eux un asile contre mes propres mouvements.
»Je n'y fus pas longtemps que Mendez ne l'apprit et ne m'y vint chercher. Je vous avoue que je n'étais point fâchée de ce qu'il faisait encore pour me plaire; mais, malgré le penchant que j'ai pour lui, je fis une forte résolution de l'éviter, puisque je ne pouvais le haïr; et sans que personne l'ait su, j'ai pris le chemin de Burgos, où je vais m'enfermer avec une de mes amies qui y est religieuse.
«Je me flatte, Madame, d'y trouver plus de repos que je n'en ai eu jusqu'à présent. La belle marquise se tut en cet endroit, et je lui témoignai une reconnaissance particulière de la grâce qu'elle m'avait faite. Je l'assurai de la part que je prenais à ses déplaisirs; je la conjurai de m'écrire et de me donner de ses nouvelles à Madrid, et elle me le promit le plus obligeamment du monde.»
Nous apprîmes le lendemain qu'il était impossible de partir, parce qu'il avait neigé toute la nuit et que l'on ne voyait aucun sentier battu dans la campagne; mais nous avions une assez bonne compagnie pour nous consoler, et nous passions une partie du temps à jouer à l'hombre et l'autre en conversation. Après avoir été trois jours avec la marquise de Los-Rios, sans m'être aperçue de la longueur du temps, par le plaisir que j'éprouvais à l'entendre et à la voir (car elle est une des plus aimables femmes du monde), nous nous séparâmes avec une véritable peine, et ce ne fut pas sans nous être encore promis de nous écrire et de nous revoir.
Le temps s'est adouci, j'ai continué mon voyage pour arriver à Lerma. Nous avons trouvé des montagnes effroyables qui portent le nom de Sierra de Cogollos; ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que nous nous y sommes rendus. Cette ville est petite; elle a donné son nom au fameux cardinal de Lerma, premier ministre de Philippe III. C'est celui à qui Philippe IV ôta les grands biens qu'il avait reçus du Roi, son maître. Il y a un château que je verrai demain, et dont je vous pourrai parler dans ma première lettre. L'on m'avertit qu'un courrier extraordinaire vient d'arriver et qu'il partira cette nuit. Je profite de cette occasion pour vous donner de mes nouvelles et finir cette longue lettre; car, en vérité, je suis lasse du chemin et lasse d'écrire; mais je ne le serai jamais de vous aimer, ma chère cousine, soyez-en bien persuadée.