Adieu, je suis tout à vous.

De Lerme, ce 5 mars 1679.

CINQUIÈME LETTRE.


Ma dernière lettre était si grande, et j'étais si lasse quand je la finis, qu'il me fut impossible d'y ajouter quelques particularités qui ne vous auraient peut-être pas déplu. Je vais, ma chère cousine, continuer de vous dire celles de mon voyage, puisque vous le souhaitez.

J'arrivai tard à Lerma, et je résolus d'attendre jusqu'au lendemain pour aller voir le château. Les Espagnols l'estiment à tel point, qu'ils le vantent comme une merveille après l'Escurial; et véritablement, c'est un fort beau lieu. Le cardinal de Lerma, favori de Philippe III, l'a fait bâtir. Il est sur le penchant d'un coteau; pour y arriver, on passe sur une grande place entourée d'arcades et de galeries au-dessus. Le château consiste en quatre gros corps de logis, qui composent un carré parfait de deux rangs de portiques en dedans de la cour: ils ne s'élèvent guère moins haut que le toit, et empêchent que les appartements aient des vues de ce côté-là. Ces portiques fournissent les passages nécessaires par les vestibules, les offices et l'entrée des cours. Les fenêtres donnent en dehors et regardent sur la campagne. Mais ce qui déshonore le bâtiment, ce sont des petits pavillons qui sont aux côtés de ces grands corps de logis. Ils sont faits en forme de petites tours, qui se terminent en pointe de clocher, et qui, bien loin de servir d'ornement, servent à gâter tout le reste. C'est la coutume, en ce pays-ci, de mettre partout ces sortes de colifichets. Les salles sont spacieuses, les chambres sont belles et fort dorées. Il y en a un nombre prodigieux, et tout y paraît assez bien entendu. Ce château est accompagné d'un grand parc qui s'étend dans la plaine. Il est traversé d'une rivière et arrosé de plusieurs ruisseaux; de grands arbres, qui forment les allées, bordent la rivière, et l'on y trouve aussi un bois très-agréable. Je crois que c'est un séjour charmant dans la belle saison[47].

Le concierge me demanda si je voulais voir les religieuses dont le couvent est attaché au château. Je lui dis que j'en serais très-aise, de sorte qu'il nous fit passer dans une galerie, au bout de laquelle on trouve une grille, qui prend depuis le haut jusqu'au bas. L'abbesse, ayant été avertie, s'y rendit avec plusieurs religieuses plus belles que l'astre du jour, caressantes, enjouées, jeunes et parlant fort juste de toutes choses. Je ne me lassais point d'être avec elle, lorsqu'une petite fille entra; elle vint parler bas à l'abbesse, qui me dit ensuite qu'il y avait dans la maison une dame de grande qualité qui s'y était retirée; que c'était la fille de Don Manrique de Lara, comte de Valence, et fils aîné du duc de Najera; qu'elle était veuve de Don Francisco Fernandez de Castro, comte de Lemos, grand d'Espagne et duc de Tauresano[48]; que lorsqu'elle savait qu'il passait par Lerma des dames françaises ou quelqu'un de cette nation, elle les envoyait prier de la venir voir, et que, si je le trouvais bon, elle m'entretiendrait quelques moments. Je lui dis qu'elle me ferait beaucoup d'honneur. Cette jeune enfant qui s'était fort bien acquittée de la commission, fut lui rendre ma réponse.

Cette dame vint peu après, vêtue comme les Espagnoles étaient il y a cent ans; elle avait des chapins, qui sont des espèces de sandales où l'on passe le soulier, et qui haussent prodigieusement, mais l'on ne peut marcher avec sans s'appuyer sur deux personnes. Elle s'appuyait sur deux filles du marquis del Carpio; l'une est blonde, ce qui est assez rare dans ce pays-ci, et l'autre a les cheveux noirs comme du jais. En vérité, leur beauté me surprit, et il ne leur manque à mon gré que l'embonpoint. Ce n'est pas un défaut dans ce pays, où ils aiment que l'on soit maigre à n'avoir que la peau et les os. La singularité des habits de la comtesse de Lemos me parut si extraordinaire, que je m'en occupais comme d'une nouveauté. Elle avait une espèce de corset de satin noir, découpé sur du brocart d'or et boutonné par de gros rubis d'une valeur considérable. Ce corset prenait aussi juste au col qu'un pourpoint; ses manches étaient étroites, avec de grands ailerons autour des épaules, et des manches pendantes aussi longues que sa jupe, qui s'attachaient au côté avec des roses de diamants. Un affreux vertugadin, qui l'empêchait de s'asseoir autrement que par terre, soutenait une jupe assez courte de satin noir, tailladée en bâtons rompus sur du brocart d'or. Elle portait une fraise et plusieurs chaînes de grosses perles et de diamants, avec des enseignes attachées qui tombaient par étage devant son corps. Ses cheveux étaient tout blancs; ainsi elle les cachait sous un petit voile avec de la dentelle noire. Toute vieille qu'elle était, car elle a plus de soixante-quinze ans, il me sembla qu'elle devait avoir été extraordinairement belle; son visage n'a pas une ride, ses yeux sont encore brillants, le rouge qu'elle met, et qui ranime son teint, lui sied assez bien, et l'on ne peut avoir plus de délicatesse et de vivacité qu'elle en a; son esprit et sa personne, à ce qu'on m'a dit, ont fait grand bruit dans le monde; je la regardais comme une belle antiquité.

Elle me dit qu'elle avait eu l'honneur d'accompagner l'Infante lorsqu'elle épousa le Roi Louis XIII; qu'elle était une de ses menines, et des plus jeunes qui fussent auprès d'elle; mais qu'elle avait conservé une idée si avantageuse de la cour de France, et qu'elle aimait si fort tout ce qui en venait, qu'elle était toujours ravie quand elle en pouvait parler. Elle me pria de lui dire des nouvelles du Roi, de la Reine, de Monseigneur et de Mademoiselle d'Orléans. Nous allons voir cette princesse, ajouta-t-elle avec un air de joie; elle va devenir la nôtre, et l'on peut dire que la France va enrichir l'Espagne. Je répondis à toutes les choses qui pouvaient satisfaire à sa curiosité, et elle m'en parut contente. Elle me demanda comment se portait la veuve du comte de Fiesque. Je ne la connaissais pas par elle-même, continua-t-elle, mais j'étais amie particulière de son mari, lorsqu'il était à Madrid pour les intérêts du prince de Condé. Il était né galant, je n'ai pas connu de cavalier dont l'esprit fût mieux tourné; il faisait bien les vers, et je me souviens même qu'il commença, à ma prière, une comédie où des personnes plus capables d'en juger que moi trouvèrent de fort beaux endroits: elle aurait été admirable, s'il eût voulu se donner la peine de la finir; mais une fièvre lente, une profonde mélancolie et une véritable dévotion, l'arrachèrent tout d'un coup à l'amour et à tous les plaisirs de la vie. Je lui appris que la comtesse de Fiesque était toujours l'une des plus aimables femmes de la cour, et qu'elle n'avait pas moins de mérite que feu son mari.—Vous dites beaucoup, reprit-elle, et l'estime que le prince de Condé avait pour lui fait seule son panégyrique. J'ai eu l'honneur de connaître le prince dans le temps qu'il était en Flandre, et que la Reine de Suède y vint.—Vous avez vu cette Reine, dis-je en l'interrompant; eh! Madame, veuillez, de grâce, m'informer de quelques particularités de son humeur.—J'en sais, dit-elle, d'assez singulières, et je me ferai un plaisir de vous les raconter.

Le Roi d'Espagne envoya Don Antonio Pimentel[49] en qualité d'ambassadeur, à Stockholm, pour découvrir les intentions des Suédois, autant que cela lui serait possible. Ils étaient depuis longtemps opposés à la Maison d'Autriche, et l'on ne doutait pas qu'ils ne fissent de nouveaux efforts pour la traverser, dans le dessein de faire élire pour roi des Romains le fils de l'Empereur. On chargea Pimentel de conduire cette affaire délicatement. Il était bien fait, galant, spirituel, et il réussit beaucoup mieux que l'on n'aurait osé se le promettre. Il connut d'abord le génie de la Reine, il entra aisément dans sa confidence. Il démêla que la nouveauté avait des charmes puissants sur elle; que, de cette foule d'étrangers qu'elle attirait à sa cour, le dernier venu était le plus favorisé. Il se fit un plan pour lui plaire, et il gagna si bien ses bonnes grâces, qu'il était informé par elle-même des choses les plus secrètes et qu'elle devait le moins lui dire; mais on peut prendre tous ces avantages quand une fois on a trouvé le chemin du cœur. Celui de la Reine le prévint à tel point pour lui, qu'il se rendit le souverain arbitre des volontés de cette Princesse, et, par ce moyen, il se mit bientôt en état d'écrire à l'Empereur et aux Électeurs des choses si positives et si agréables, qu'il lui fut aisé de juger que le conseil de la Reine de Suède n'avait aucune part, à la déclaration qu'elle faisait en faveur du Roi de Hongrie.