Cependant Don Frédéric de Cardone l'était déjà allé quérir, et il revint chargé d'une grande marmite d'argent; mais il fut bien attrapé de la trouver fermée avec une serrure; c'est la coutume en Espagne. Il voulut avoir la clef du cuisinier qui, trouvant mauvais que son maître ne mangeât pas son oille, répondit qu'il en avait malheureusement perdu la clef dans les neiges et qu'il ne savait plus où la prendre. Don Frédéric, fâché, voulut, malgré moi, l'aller dire à l'archevêque qui ordonna à son majordome de la faire trouver; il menaça le cuisinier, et la scène se passait si près de ma chambre, que je l'entendais tout entière. Mais, ce que j'y trouvai de meilleur, c'était les réponses du cuisinier qui disait: No puedo padecer la riñà, sendo Cristiano viejo, hidalgo como el Rey, y proco mas, ce qui veut dire: Je ne puis souffrir qu'on me querelle, étant de race de vieux chrétiens, nobles comme le Roi, et même un peu plus[64].
C'est ordinairement de cette manière que les Espagnols se prisent. Celui-ci n'était pas seulement glorieux, il était opiniâtre, et, quoi que l'on pût faire et dire, il ne voulut point donner la clef de la marmite, de sorte que l'oille y demeura sans que nous y eussions goûté. Nous nous couchâmes assez tard; et, comme je n'ai pas été matinale, tout ce que j'ai pu faire avant de partir a été de finir cette lettre, et, dès demain, j'en recommencerai une autre, où vous serez informée de la suite de mon voyage. Continuez, ma chère cousine, d'y prendre un peu d'intérêt; c'est le moyen de me le rendre heureux et agréable.
A Buitrago, ce 13 mars 1679.
SEPTIÈME LETTRE.
Il est bien aisé de s'apercevoir que nous ne sommes pas loin de Madrid; le temps est beau malgré la saison, et nous n'avons plus besoin de feu. Mais une chose assez surprenante, c'est que, dans les hôtelleries qui sont les plus proches de cette grande ville, on y est traité bien plus mal que dans celles qui en sont éloignées de cent lieues. L'on croirait bien plutôt arriver dans des déserts que d'approcher d'une ville où demeure un puissant roi, et je vous assure, ma chère cousine, que, dans toute notre route, je n'ai pas vu une maison qui plaise ni un beau château. J'en suis étonnée, car je croyais qu'en ce pays-ci, comme au nôtre, je trouverais de belles promenades et des petits palais enchantés; mais l'on y voit à peine quelques arbres qui croissent en dépit du terrain; et à l'heure qu'il est, bien que je ne sois qu'à dix lieues de Madrid, ma chambre est de plain-pied avec l'écurie; c'est un trou où il faut apporter de la lumière, à midi. Mais, bon Dieu! quelle lumière! il vaudrait mieux n'en point avoir du tout; car c'est une lampe qui ôte la joie, par sa triste lueur, et la santé, par sa fumée puante. L'on est allé partout, et même chez le curé, pour avoir une chandelle; il ne s'en est point trouvé, et je doute qu'il y ait des cierges dans son église. Il règne ici un fort grand air de pauvreté[65]. Don Fernand de Tolède, qui s'aperçoit de ma surprise, m'assure que je verrai de très-belles choses à Madrid; mais je ne puis m'empêcher de lui dire que je n'en suis guère persuadée. Il est vrai que les Espagnols soutiennent leur indigence par un air de gravité qui impose. Il n'est pas jusqu'aux paysans qui ne marchent à pas comptés. Ils sont, avec cela, si curieux de nouvelles, qu'il semble que tout leur bonheur en dépend. Ils sont entrés sans cérémonie dans ma chambre, la plupart sans souliers, et n'ayant sous les pieds qu'un méchant feutre rattaché par des cordes. Ils m'ont priée de leur apprendre ce que je savais de la cour de France. Après que je leur en eus parlé, ils ont examiné ce que je venais de dire, et puis ils ont fait leurs réflexions entre eux, laissant paraître un fonds d'esprit et de vivacité surprenant. Constamment cette nation a quelque chose de supérieur à bien d'autres. Il est venu parmi les autres femmes une manière de bourgeoise assez jolie: elle portait son enfant sur ses bras; il est d'une maigreur affreuse, et avait plus de cent petites mains, les unes de jais, les autres de terre ciselée, attachées à son col et sur lui de tous les côtés[66]. J'ai demandé à la mère ce que cela signifiait; elle m'a répondu que cela servait contre le mal des yeux. Comment, lui ai-je dit, est-ce que ces petites mains empêchent d'y avoir mal? Assurément, Madame, a-t-elle répliqué, mais ce n'est pas comme vous l'entendez; car vous saurez, si cela vous plaît, qu'il y a des gens en ce pays qui ont un tel poison dans les yeux, qu'en regardant fixement une personne, et particulièrement un jeune enfant, ils le font mourir en langueur. J'ai vu un homme qui avait un œil malin, c'est le nom qu'on lui donne, et comme il faisait du mal lorsqu'il regardait de cet œil, on l'obligea de le couvrir d'une grande emplâtre. Pour son autre œil, il n'avait aucune malignité, mais il arrivait quelquefois qu'étant avec ses amis, lorsqu'il voyait beaucoup de poules ensemble, il disait: Choisissez celle que vous voulez que je tue: on lui en montrait une, il ôtait son emplâtre, il regardait fixement la poule, et peu après, elle tournait plusieurs tours, étourdie, et tombait morte. Elle prétend aussi qu'il y a des magiciens, qui, regardant quelqu'un avec une mauvaise intention, leur donnent une langueur qui les fait devenir maigres comme des squelettes; et son enfant, m'a-t-elle dit, en est frappé. Le remède à cela, ce sont ces petites menottes, qui viennent d'ordinaire du Portugal. Elle m'a dit encore que c'est la coutume, lorsqu'on voit qu'une personne nous regarde attentivement, et qu'elle a assez méchante mine pour craindre qu'elle donne le mal d'ojos (on l'appelle ainsi, parce qu'il se fait par les yeux), de leur présenter une de ces petites mains de jais, ou la sienne même fermée, et de lui dire: toma la mano, ce qui veut dire, prends cette main. A quoi il faut que celui qu'on soupçonne réponde: Dios te bendiga, Dieu te bénisse; et s'il ne le dit pas, l'on juge qu'il est malintentionné, et là-dessus on peut le dénoncer à l'Inquisition, ou, si l'on est plus fort, on le bat jusqu'à ce qu'il ait dit Dios te bendiga.
Je ne vous assure pas, comme une chose certaine, que le conte de la poule soit positivement vrai; mais ce qui est de vrai, c'est qu'ici l'on est fortement persuadé qu'il y a des gens qui vous font du mal en vous regardant, et même il y a des églises où l'on va en pèlerinage pour en être guéri. J'ai demandé à cette jeune femme s'il ne paraissait rien d'extraordinaire dans ce qu'ils appellent les yeux malins. Elle m'a dit que non, si ce n'est qu'ils sont remplis d'une vivacité et d'un tel brillant, qu'il semble qu'ils soient tout de feu, et qu'on dirait qu'ils vont vous pénétrer comme un dard. Elle m'a dit encore que, depuis peu, l'Inquisition avait fait arrêter une vieille femme que l'on accusait d'être sorcière, et qu'elle croyait que c'était elle qui avait mis son enfant dans le pitoyable état où je le voyais. Je lui ai demandé ce que l'on ferait de cette femme. Elle m'a dit que, s'il y avait des preuves assez fortes, on la brûlerait infailliblement, ou qu'on la laisserait dans l'Inquisition, et que le meilleur parti pour elle, c'était d'en sortir avec le fouet dans les rues; qu'on attache ces sorcières à la queue d'un âne, ou qu'on les monte dessus, coiffées d'une mitre de papier peint de toutes les couleurs, avec des écriteaux qui apprennent les crimes qu'elles ont commis; qu'en ce bel équipage on les promène par la ville, où chacun a la liberté de les frapper ou de leur jeter de la boue. Mais, lui ai-je dit, par où trouvez-vous que si elle restait en prison, leur condition serait pire? Oh! Madame, m'a-t-elle dit, je vois bien que vous n'êtes pas encore informée de ce que c'est que l'Inquisition. Tout ce que l'on en peut dire n'approche point des rigueurs que l'on y exerce. L'on vous arrête et l'on vous jette dans un cachot, vous y passez deux ou trois mois, quelquefois plus ou moins, sans que l'on vous parle de rien. Au bout de ce temps, on vous mène devant les juges, qui, d'un air sévère, vous demandent pourquoi vous êtes là; il est assez naturel de répondre que vous n'en savez rien. Ils ne vous en disent pas davantage, et vous renvoient dans cet affreux cachot, où l'on souffre tous les jours des peines mille fois plus cruelles que la mort même. L'on n'en meurt pourtant point et l'on est quelquefois un an en cet état. Au bout de ce temps, on vous ramène devant les mêmes juges, ou devant d'autres, car ils changent et vont en différents pays. Ceux-là vous demandent encore pourquoi vous êtes détenu; vous répondez que l'on vous a fait prendre et que vous en ignorez le sujet. On vous renvoie dans le cachot, sans parler davantage. Enfin l'on y passe quelquefois sa vie. Et comme je lui ai demandé si c'était la coutume qu'on s'accusât soi-même, elle me dit que pour certaines gens, c'était assurément le meilleur et le plus court; mais que les juges ne tenaient cette conduite que contre ceux contre lesquels il n'y avait pas de peines assez fortes, car, d'ordinaire, lorsque quelqu'un accuse une personne de crimes capitaux, il faut que le dénonciateur reste en prison avec le criminel, et cela est cause que l'on y est un peu plus modéré. Elle m'a conté des particularités, des supplices de toutes les manières, dont je ne veux point remplir cette lettre; rien n'est plus effroyable. Elle m'a dit encore qu'elle a connu un Juif, nommé Ismaël, qui fut mis dans la prison de l'Inquisition de Séville, avec son père, qui était un rabbin de leur loi. Il y avait quatre ans qu'ils y étaient, lorsqu'Ismaël, ayant fait un trou, grimpa jusqu'au plus haut d'une tour, et se servant des cordes qu'il avait préparées, il se laissa couler le long du mur avec beaucoup de péril. Mais, lorsqu'il fut descendu, il se reprocha qu'il venait d'abandonner son père, et, sans considérer le risque qu'il courait de plus d'une manière, puisque son père et lui étaient jugés et devaient être conduits dans peu de jours à Madrid avec plusieurs autres, pour y souffrir le dernier supplice, il ne laissa pas de se déterminer; il remonta généreusement sur la tour, descendit dans son cachot, en tira son père, le fit sauver avant lui et se sauva ensuite[67]. J'ai trouvé cette action fort belle, et digne d'être donnée pour exemple aux chrétiens, dans un siècle où le cœur se révolte aisément contre les devoirs les plus indispensables de la nature.
«Je continuais d'entretenir avec plaisir cette bonne Espagnole, lorsque Constance, celle de mes femmes que vous connaissez, m'est venue dire, avec beaucoup d'empressement, qu'elle venait de voir M. Daucourt, et que, si je voulais, elle l'irait appeler. C'est un gentilhomme qui est riche et que j'ai connu à Paris. Il est honnête garçon, homme d'esprit et bien fait de sa personne. Je sais qu'il a à Madrid son frère, lequel est auprès de Don Juan d'Autriche. Ayant témoigné que je serais bien aise de lui parler, Constance l'est allée chercher et me l'a amené. Après les premières honnêtetés, et m'être informée des nouvelles de ma parente, que je croyais bien qu'il connaissait, je lui ai demandé de ses nouvelles particulières et s'il était bien content de son voyage. Ah! Madame, ne me parlez pas de mon voyage, s'est-il écrié, il n'en a jamais été un plus malheureux, et si vous étiez venue quelques jours plus tôt, vous m'auriez vu pendre. Comment, lui ai-je dit, qu'entendez-vous par là? J'entends, m'a-t-il dit; que tout au moins j'en ai eu la peur entière, et que voici bien le pays du monde le plus déplaisant pour les étrangers. Mais, Madame, si vous avez assez de loisir, et que vous en vouliez savoir davantage, je vous conterai mon aventure. Elle est singulière, et vous prouvera bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. Vous me ferez beaucoup de plaisir, lui ai-je dit, nous sommes ici dans un lieu où quelque nouvelle, agréablement contée, nous sera d'un grand secours. Il la commença aussitôt de cette manière:
»Quelques affaires qui me regardent et l'envie de revoir un frère dont j'étais éloigné depuis plusieurs années, m'obligèrent, Madame, de faire le voyage de Madrid. Je ne savais guère les coutumes de cette ville-là; je croyais que l'on allait chez les femmes sans façon, que l'on jouait, que l'on mangeait avec elles; mais je fus étonné d'apprendre que chacune d'elles est plus retirée dans sa maison qu'un chartreux ne l'est dans sa cellule, et qu'il y avait des gens qui s'aimaient depuis deux ou trois ans, qui ne s'étaient encore jamais parlé. Des manières si singulières me firent rire; je dis là-dessus toutes les bonnes et les mauvaises plaisanteries qui me vinrent en l'esprit; mais je traitai la chose plus sérieusement, lorsque j'appris que ces femmes, si bien enfermées, étaient plus aimables que toutes les autres femmes ensemble; qu'elles avaient une délicatesse, une vivacité et des manières que l'on ne trouvait que chez elles; que l'amour y paraissait toujours nouveau, et que l'on ne changeait jamais une Espagnole que pour une autre Espagnole. J'étais au désespoir des difficultés qu'il y avait pour les aborder; un de mes amis, appelé Belleville, qui avait fait le voyage avec moi, et qui est un joli garçon, n'enrageait guère moins de son côté que je faisais du mien. Mon frère, qui craignait qu'il ne nous arrivât quelque fâcheux accident, nous disait sans cesse que les maris en ce pays-ci étaient très-jaloux, grands tueurs de gens, et qui ne faisaient pas plus de difficulté de se défaire d'un homme que d'une mouche. Cela n'accommodait guère deux hommes qui n'étaient pas encore las de vivre.
»Nous allions dans tous les endroits où nous croyions voir des dames; nous en voyions en effet, mais ce n'était pas contentement; toutes les révérences que nous leur faisions ne nous produisaient rien, chacun de nous revenait tous les soirs fort las et fort dégoûté de nos inutiles promenades.