»Une nuit que Belleville et moi fûmes veiller au Prado (c'est une promenade plantée de grands arbres, ornée de plusieurs fontaines jaillissantes, dont l'eau, qui tombe à gros bouillons dans des bassins, coule, quand on le veut, dans le cours pour l'arroser et le rendre plus frais et plus agréable), cette nuit-là, dis-je, était la plus belle que l'on pouvait souhaiter. Après avoir mis pied à terre et renvoyé notre carrosse, nous nous promenâmes doucement. Or, nous avions déjà fait quelques tours d'allées, lorsque nous nous assîmes sur le bord d'une fontaine; nous commençâmes là de faire nos plaintes ordinaires. Mon cher Belleville, dis-je à mon ami, ne serons-nous jamais assez heureux pour trouver une Espagnole qui soit de ces spirituelles et engageantes tant vantées? Hélas! dit-il, je le désire trop pour l'espérer; nous n'avons trouvé jusqu'ici que ces laides créatures qui courent après les gens pour les faire désespérer, et qui sont, sous leurs mantilles blanches, plus jaunes et plus dégoûtantes que des bohémiennes; je vous avoue que celles-là ne me plaisent point, et que, malgré leur vivacité, je ne puis me résoudre à lier une conversation avec elles.

»Dans le moment qu'il achevait ces mots, nous vîmes sortir d'une porte voisine deux femmes; elles avaient quitté leurs jupes de dessus, qui sont toujours fort unies; et, quand elles entr'ouvraient leurs mantes, le clair de la lune nous les faisait voir toutes brillantes d'or et de pierreries. Vrai Dieu! s'écria Belleville, voici tout au moins deux fées. Parlez mieux, lui dis-je, ce sont tout au moins deux anges. En les voyant approcher, nous nous levâmes et leur fîmes la plus profonde révérence que nous eussions jamais faite. Elles passèrent doucement et nous regardèrent, tantôt d'un œil et tantôt de l'autre, avec les petites minauderies qui siéent si bien aux Espagnoles. Elles s'éloignèrent un peu; nous étions en doute si elles reviendraient sur leurs pas, ou si nous devions les suivre; et pendant que nous délibérions ensemble, nous les vîmes approcher; elles s'arrêtèrent quand elles furent proche de nous; une d'elles prit la parole et nous demanda si nous savions l'espagnol. Je vois à vos habits, continua-t-elle, que vous êtes étrangers; mais dites-moi, je vous prie, de quel pays vous êtes? Nous lui répondîmes que nous étions Français, que nous savions assez mal l'espagnol, mais que nous avions grande envie de le bien apprendre; que nous étions persuadés que, pour y réussir, il fallait aimer une Espagnole, et qu'il ne tiendrait pas à nous, si nous en trouvions quelqu'une qui voulût être aimée. L'affaire est délicate, reprit l'autre dame qui n'avait point encore parlé, et je plaindrais celle qui s'y embarquerait; car l'on m'a dit que les Français ne sont pas fidèles. Ha! Madame, s'écria Belleville, on a eu dessein de leur rendre un mauvais office auprès de vous, mais c'est une médisance qu'il est aisé de détruire; et bien que je donnasse mon cœur à une jolie femme, je sens bien que je ne pourrais pas le reprendre de même. Eh quoi! interrompit celle qui m'avait déjà parlé, êtes-vous capable de vous engager sans réflexion et à une première vue? j'en aurais un peu moins bonne opinion de vous. Ha! pourquoi, s'écria-t-il, Madame, perdre un temps qui doit être si précieux. S'il est bon d'aimer, il est bon de commencer tout le plus tôt que l'on peut; les cœurs qui sont nés pour l'amour s'usent et se gâtent quand ils n'en ont point. Vos maximes sont galantes, dit-elle, mais elles me paraissent dangereuses; il ne faut pas seulement éviter de les suivre, je tiens qu'il faut éviter de les entendre. Et, en effet, elles voulaient se retirer, lorsque nous les priâmes, avec beaucoup d'instance, de rester encore quelques moments au Prado, et nous leur dîmes tout ce qui pouvait les obliger de se faire connaître et de nous donner la satisfaction de les voir sans leurs mantes. La conversation était assez vive et assez agréable; elles avaient infiniment d'esprit; et comme elles savaient ménager leurs avantages, elles nous montraient leurs mains en raccommodant sans affectation leurs coiffures; et ces mains étaient plus blanches que la neige: malgré le soin apparent qu'elles prenaient de se cacher, nous les voyions assez pour remarquer qu'elles avaient le teint fort beau, les yeux vifs et les traits assez réguliers. Nous les quittâmes le plus tard que nous pûmes, et nous les conjurâmes de revenir à la promenade, ou de nous accorder la permission d'aller chez elles. Elles ne convinrent de rien; et, en effet, nous fûmes plusieurs fois de suite au Prado, et toujours proche de la fontaine où nous les avions vues la première fois, sans que nous pussions les apercevoir. Voilà bien du temps perdu, disions-nous; quel moyen de passer sa vie dans cette grande oisiveté! il faut renoncer à des dames d'un accès si difficile. C'était bien aussi notre dessein, mais il ne dura guère; car, à peine l'avions-nous formé, que nous vîmes sortir de la même porte les deux inconnues. Nous les abordâmes respectueusement, et nos manières honnêtes ne leur déplurent pas. Belleville donna la main à la plus petite et moi à la plus grande. Je lui fis des reproches auxquels elle ne me parut point indifférente, et, devenant plus hardi, je lui parlai des sentiments qu'elle m'avait inspirés, et je l'assurai qu'il ne tiendrait qu'à elle de m'engager pour le reste de ma vie; elle me parut fort réservée sur la plus petite marque de bonté. Dans la suite de notre conversation, elle me dit qu'elle était héritière d'un assez grand bien, qu'elle s'appelait Inès, que son père avait été chevalier de Saint-Jacques et qu'il était d'une qualité distinguée; que celle qui l'accompagnait se nommait Isabelle, et qu'elles étaient cousines. Toutes ces particularités me firent plaisir, parce que je trouvais en elle une personne de naissance, et que cela flattait ma vanité. Je la priai, en la quittant, de m'accorder la permission de l'aller voir. Ce que vous désirez est en usage dans votre pays, me dit-elle, et si j'en étais, je me ferais un plaisir d'en suivre les coutumes; mais les nôtres sont différentes, et, bien que je ne comprenne aucun crime en ce que vous me demandez, je suis obligée de garder des mesures de bienséance auxquelles je ne veux point manquer. Je chercherai quelque moyen de vous voir sans cela, reposez-vous-en sur moi, et ne me sachez pas mauvais gré de vous refuser une chose dont je ne suis pas absolument la maîtresse. Adieu, continua-t-elle, je penserai à ce que vous souhaitez, et je vous informerai de ce que je puis. Je lui baisai la main, et me retirai fort touché de ses manières, de son esprit et de sa conduite.

»Aussitôt que je me trouvai seul avec Belleville, je lui demandai s'il était content de la conversation qu'il venait d'avoir. Il me dit qu'il avait sujet de l'être, et qu'Isabelle lui paraissait douce et aimable. Vous êtes bien heureux, lui dis-je de lui avoir déjà trouvé de la douceur. Inès ne m'a pas donné lieu de croire qu'elle en a, son caractère est enjoué, elle tourne tout ce que je lui dis en raillerie, et je désespère de lier une affaire sérieuse avec elle. Nous demeurâmes quelques jours sans les voir, ni personne de leur part; mais un matin que j'entendais la messe, une vieille femme, cachée sous sa mante, s'approcha de moi, et me présenta un billet, où je lus ces mots:

»Vous me paraissez trop aimable pour vous voir souvent, et je vous avoue que je me défie un peu de mon cœur; si le vôtre est véritablement touché pour moi, il faut songer à l'hymen. Je vous ai dit que je suis riche et je vous ai dit vrai. Le parti que je vous offre n'est point mauvais à prendre. Pensez-y, je me trouverai ce soir aux bords du Mançanarez, où vous me pourrez dire vos sentiments.

»Comme je n'étais pas en lieu où j'eusse de quoi lui faire réponse, je me contentai de lui écrire sur mes tablettes:

»Vous êtes en état de me faire faire le voyage que vous voudrez. Je sens bien que je vous aime trop pour mon repos, et que je devrais me défier beaucoup plus de ma faiblesse que vous n'avez sujet de vous défier de la vôtre. Cependant je me trouverai au Mançanarez, résolu de vous obéir, quoi que vous vouliez de moi.

»Je donnai mes tablettes à cette honnête messagère, qui avait la mine d'en voler les plaques et les fermoirs avant que de les rendre. Je priai Belleville de me laisser aller seul à mon rendez-vous. Il me dit qu'il en avait de la joie, parce qu'Isabelle l'avait fait avertir qu'elle lui voulait parler en particulier à la Floride. Nous attendîmes avec impatience l'heure marquée, et nous nous séparâmes tous deux, après nous être souhaité une heureuse aventure.

»Dès que je fus arrivé au bord de l'eau, je regardai avec soin tous les carrosses qui passèrent; mais il m'aurait été difficile d'y rien connaître, parce qu'ils étaient fermés avec des doubles rideaux. Enfin, il en vint un qui s'arrêta, et j'aperçus des femmes qui me faisaient signe de m'approcher. Je le fis promptement; c'était Inès, qui était encore plus cachée qu'à son ordinaire, et que je ne pouvais discerner d'avec les autres qu'au son de sa voix. Que vous êtes mystérieuse, lui dis-je; pensez-vous, Madame, qu'il n'y ait pas de quoi me faire mourir de chagrin de ne vous voir jamais et d'en avoir toujours tant d'envie? Si vous voulez venir avec moi, me dit-elle, vous me verrez, mais je veux dès ici vous bander les yeux. En vérité, lui dis-je, vous m'avez paru fort aimable jusqu'à présent; mais ces airs mystérieux, qui ne mènent à rien et qui font souffrir, ne me conviennent guère. Si je suis assez malheureux pour que vous me croyiez un malhonnête homme, vous ne devez jamais vous fier en moi; mais, au contraire, si vous m'avez donné votre estime, vous me la devez témoigner par un procédé plus franc. Vous devez être persuadé, interrompit-elle, que j'ai de puissantes raisons d'en user comme je fais, puisque, malgré ce que vous venez de me dire, je ne change point de résolution: la chose cependant dépend de vous; mais à mon égard, je ne souffrirai point que vous montiez dans mon carrosse qu'à cette condition. Comme les Espagnoles sont naturellement opiniâtres, je choisis plutôt de me laisser bander les yeux que de rompre avec elle. J'avoue que j'avais quelque sorte de vanité de ces apparences de bonne fortune, et je m'imaginais être avec quelque princesse qui ne voulait pas que je la connusse en ce moment, mais que je trouverais dans la suite une des plus parfaites et des plus riches de l'Espagne. Cette vision m'empêcha de m'opposer plus longtemps à ce qu'elle voulait. Je lui dis qu'elle était la maîtresse de me bander les yeux, et même de me les crever, si elle y trouvait quelque plaisir. Elle m'attacha un mouchoir autour de la tête, si serré, qu'elle me fit d'abord une douleur effroyable: je me mis ensuite auprès d'elle; il était déjà nuit, je ne savais point où nous allions, et je m'abandonnai absolument à sa conduite.

»Inès avait avec elle deux autres filles; le carrosse fit tant de tours, que nous courûmes la plus grande partie des rues de Madrid. Inès m'entretenait avec trop d'esprit pour que je m'aperçusse de la longueur du chemin; et j'étais charmé de l'entendre, lorsque notre malheureux carrosse, qui était assez mal attelé, fut accroché par un autre, et renversé tout d'un coup. Ainsi nous nous trouvâmes dans ce que l'on appelle la marée, c'est-à-dire dans un des plus grands et des plus vilains ruisseaux de la ville. Je n'ai jamais été si chagrin que je le fus; les trois señoras étaient tombées sur moi, elles m'étouffaient par leur pesanteur et me rendaient sourd par leurs cris. Mes yeux étaient toujours bandés, et mon visage se trouvait tourné d'une certaine manière que je ne pouvais crier à mon tour, sans avaler de cette eau puante. C'est là que je fis quelques réflexions sur les contre-temps de la vie, et quoique j'aimasse beaucoup Inès, je sentais que je m'aimais encore davantage, et que j'aurais souhaité de ne l'avoir jamais vue. Sans que j'aie positivement su ce qui se passa, je me sentis délivré du fardeau qui m'accablait, et lorsque je me fus relevé à l'aide de quelques gens qui me tirèrent de là, je ne trouvai plus Inès ni ses compagnes. Ceux qui étaient autour de moi riaient comme des fous de me voir les yeux bandés, et si mouillé de cette eau noire, qu'il semblait que l'on m'eût trempé dans de l'encre. Je demandai au cocher où était sa maîtresse. Il me dit que la dame avec qui j'étais n'était point sa maîtresse, et qu'elle s'en était allée en me maudissant; qu'elle était fort crottée, qu'il ne la connaissait point, et qu'elle lui avait seulement dit en partant que c'était moi qui le payerais. Et où l'as-tu donc prise, lui dis-je? A la porte de las Delcalças Reales, me dit-il; une vieille m'est venue quérir et m'a mené prendre celle-là. Je l'obligeai pour mon argent de me conduire chez moi. J'attendis Belleville avec une impatience mêlée de chagrin; il revint fort tard et fort content d'Isabelle, à laquelle il trouvait assez de bonté et bien de l'esprit.

»Je lui racontai mon aventure, il ne put s'empêcher d'en rire de tout son cœur; et comme il avait un fonds de joie extraordinaire, il me fit cent plaisanteries qui achevèrent de me mettre de très-mauvaise humeur. Nous ne nous couchâmes qu'au jour, et je me levai seulement pour aller faire un tour au Prado avec lui. Comme nous passions sous des fenêtres assez basses, j'entendis Inès qui me dit: Cavalier, n'allez pas si vite, il est bien juste de vous demander comment vous vous trouvez de la chute d'hier au soir. Mais vous-même, belle Inès, lui dis-je en approchant de la fenêtre, que devîntes-vous? Et n'étais-je pas déjà assez à plaindre sans avoir le malheur de vous perdre? Vous ne m'auriez pas perdue, continua-t-elle, sans qu'une dame de mes parentes qui passa dans ce moment, reconnût le son de ma voix; je fus obligée, malgré moi, de monter avec elle dans son carrosse, car je ne voulais pas qu'elle vît que nous étions ensemble. Bien que le cocher m'en eût parlé d'une autre manière, je n'osais entrer dans un plus grand éclaircissement, crainte de lui faire quelque peine, et je lui demandai, avec beaucoup de tendresse, quand je pourrais lui dire sans obstacles jusqu'où allaient ma passion et mon respect pour elle. Ce sera bientôt, me dit-elle, car je commence à croire que vous-m'aimez, mais il faut que le temps confirme cette opinion. Ah! cruelle, lui dis-je, vous ne m'aimez guère, de différer toujours ce que je vous demande avec tant d'instance. Avouez la vérité, continua-t-elle, et dites-moi si vous me voulez épouser. Je veux vous épouser si vous le voulez, lui dis-je; cependant je ne vous ai encore jamais bien vue, et je n'ai point l'avantage de vous connaître. Je suis riche, ajouta-t-elle, j'ai de la naissance, et l'on me flatte d'avoir quelque mérite personnel. Vous avez tout ce qu'il faut avoir, lui dis-je, pour me plaire plus que personne du monde: votre esprit m'a enchanté, mais vous me mettez au désespoir, et j'aimerais mieux mourir tout d'un coup que de tant souffrir. Elle se prit à rire, et depuis ce soir-là, il ne s'en passa point que je ne l'entretinsse au Prado, au Mançanarez, ou dans des maisons qui m'étaient inconnues, et où elle prenait soin de me faire conduire. A la vérité, je n'entrais point dans la chambre avec elle, et je lui parlais seulement au travers des jalousies, où je faisais, pendant quatre heures durant, le plus impertinent personnage du monde. J'avoue qu'il faut être en Espagne pour s'accommoder de ces manières, mais effectivement j'aimais Inès, je lui trouvais quelque chose de vif et d'engageant qui m'avait surpris et touché.