Nous fîmes collation chez la princesse; les femmes vinrent, au nombre de dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent remplis de confitures sèches, tout enveloppées de papier coupé exprès et doré. Il y a une prune dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre, et ainsi du reste. Cela me parut fort propre, car au moins on peut en prendre et en emporter sans salir ses mains ni sa poche. Il y a de vieilles dames qui, après s'être crevées d'en manger, ont cinq ou six mouchoirs qu'elles apportent exprès, et elles les remplissent de confitures. Bien qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. On a l'honnêteté de leur en laisser prendre tant qu'elles veulent, et même d'en aller encore querir. Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur sacristain. Cela ressemble au crochet d'un garde-manger où l'on pend du gibier. L'on présenta ensuite le chocolat, chaque tasse de porcelaine sur une petite soucoupe d'agate garnie d'or, avec du sucre dans une boîte de même. Il y avait du chocolat à la glace, d'autre chaud, et d'autre avec du lait et des œufs. On le prend avec du biscuit, ou du petit pain aussi sec que s'il était rôti et que l'on fait exprès. Il y a des femmes qui en prennent jusqu'à six tasses de suite, et c'est souvent deux et trois fois par jour. Il ne faut pas s'étonner si elles sont si sèches, puisque rien n'est plus chaud. Outre cela, elles mangent tout si poivré et si épicé, qu'il est impossible qu'elles n'en soient point brûlées. Il y en avait plusieurs qui mangeaient des morceaux de terre sigillée. Je vous ai dit qu'elles ont une grande passion pour cette terre, qui leur cause ordinairement une opilation; l'estomac et le ventre leur enflent et deviennent durs comme une pierre, et elles sont jaunes comme des coings. J'ai voulu tâter de ce ragoût, tant estimé et si peu estimable; j'aimerais mieux manger du grès. Si on veut leur plaire, il faut leur donner de ces bucaros qu'elles nomment barros; et souvent leurs confesseurs ne leur imposent pas d'autre pénitence que d'être un jour sans en manger. On dit qu'elle a beaucoup de propriétés. Elle ne souffre point le poison, et elle guérit de plusieurs maladies. J'en ai une grande tasse qui tient une pinte, le vin n'y vaut rien, l'eau y est excellente. Il semble qu'elle bouille quand elle est dedans, au moins on la voit agitée et qui frissonne (je ne sais si cela se peut dire), mais quand on l'y laisse un peu de temps, la tasse se vide toute, tant cette terre est poreuse; elle sent fort bon[83]. On nous donna des eaux très-bien faites. L'on peut dire qu'il n'y a point de lieux où l'on boive plus frais. Ils ne se servent que de la neige, et tiennent qu'elle rafraîchit bien mieux que la glace. C'est la coutume ici, avant de prendre du chocolat, de boire de l'eau fort fraîche; on tient qu'il est malsain autrement.

Après que la collation fut finie, on apporta des flambeaux. Il entra un petit bonhomme tout blanc, qui était le gouverneur des pages. Il avait une grande chaîne d'or au col avec une médaille. C'était le présent qu'il eut aux noces du prince de Monteleon. Il mit un genou en terre au milieu de la galerie, et dit tout haut: Loué soit le Très-Saint Sacrement; à quoi tout le monde répondit: A jamais. On a cette coutume quand on apporte de la lumière. Ensuite vingt-quatre pages entrèrent deux à deux, et vinrent, les uns après les autres, mettre de même un genou en terre; ils portaient chacun deux grands flambeaux ou un belon, et quand ils les eurent posés sur les tables et sur les escaparates, ils se retirèrent avec la même cérémonie. Alors, toutes les dames se firent les unes aux autres une grande révérence, l'accompagnant d'un souhait, comme quand on éternue. Il faut vous dire que ces belons sont des lampes élevées sur une colonne d'argent, qui a son pied fort large. Il y a huit ou douze canaux à la lampe, quelquefois moins, par lesquels la mèche passe, de sorte que cela fait une clarté surprenante. Pour qu'elle soit encore plus grande, on y attache une plaque d'argent sur laquelle elle réfléchit. On n'est point incommodé de la fumée, et l'huile qu'on y brûle vaut l'huile de Provence que l'on mange en salade. J'ai trouvé cette mode fort jolie[84]. Lorsque tous les flambeaux eurent été posés dans la galerie où ils devaient être, la jeune princesse de Monteleon dit à ses femmes d'apporter ses habits de noces pour que je les visse. Elles allèrent querir trente corbeilles d'argent, aussi grandes et aussi profondes que celles que nous appelons des mannes, dans lesquelles on porte le couvert. Elles étaient si lourdes, qu'elles se mirent quatre à chacune. Il y avait dedans tout ce qui se peut voir de plus beau et de plus riche, selon la mode du pays. Entre autres, six justaucorps de brocart d'or et d'argent, faits en petites vestes pour s'habiller le matin, avec des boutons, les uns de diamants, les autres d'émeraudes, et ainsi chacun en avait six douzaines. Le linge et les dentelles n'étaient pas moins propres que tout le reste. Elle me montra ses pierreries, qui sont admirables, mais si mal mises en œuvre, que les plus gros diamants ne paraissaient pas tant qu'un de trente louis que l'on aurait mis en œuvre à Paris.

Je ne vous écrirai pas souvent, parce que je veux avoir toujours une provision de nouvelles à vous mander. C'est une récolte qu'on ne fait pas ici tout d'un coup. Pardonnez-moi la longueur de cette lettre, et le peu d'ordre que j'y ai gardé. Je vous dis les choses à mesure qu'elles me viennent dans l'esprit, et je les dis toutes fort mal; mais comme vous m'aimez, ma chère cousine, cela me rassure contre mes fautes.

De Madrid, ce 29 mars 1679.

NEUVIÈME LETTRE.


J'appréhende que vous ne soyez fâchée de ce que j'ai laissé passer un ordinaire sans vous écrire; mais, ma chère cousine, je voulais être informée de plusieurs choses dont je vais vous rendre compte.

Je vous parlerai d'abord des églises de Madrid. Je les trouve fort belles et très-propres. Les femmes de qualité n'y vont guère, parce qu'elles ont toutes des chapelles dans leurs maisons; mais il y a certains jours de l'année où elles ne manquent pas d'y aller. Ceux de la semaine sainte en sont; elles y font leurs stations et quelquefois elles vont s'y confesser.

L'église de Notre-Dame d'Atocha, c'est-à-dire Notre-Dame du Buisson, est fort belle. Elle est dans l'enceinte d'un vaste couvent, où il y a un grand nombre de religieux qui ne sortent presque jamais; c'est une de leurs observances. Leur vie est fort austère. L'on y vient en dévotion de toutes parts. Lorsque les rois d'Espagne ont quelque heureux événement, c'est le lieu où ils font chanter le Te Deum. Il y a une Vierge qui tient le petit Jésus. On la dit miraculeuse. Elle est noire; on l'habille souvent en veuve, mais aux grandes fêtes, elle est richement vêtue et si couverte de pierreries, qu'il ne se peut rien voir de plus magnifique. Elle a particulièrement un soleil autour de la tête, dont les rayons jettent un éclat admirable. Elle a toujours un grand chapelet dans sa main ou à sa ceinture. Cette chapelle est à côté de la nef de l'église, dans un lieu qui semblerait fort sombre, s'il n'y avait plus de cent grosses lampes d'or et d'argent toujours allumées. Le Roi y a son balcon avec une jalousie devant. L'on se sert dans toutes les églises de certains ronds de jonc fort propres, que l'on met sous ses genoux, et lorsqu'il arrive une personne de qualité ou une dame étrangère, le sacristain apporte un grand tapis devant elle, sur lequel il met un prie-Dieu et des carreaux, ou bien, il la fait entrer dans de petits cabinets tout peints et dorés, avec des vitres autour, où l'on est fort commodément. Il n'est pas de dimanche que l'autel ne soit éclairé de plus de cent cierges. Il est paré d'une prodigieuse quantité d'argenterie, et cela est ainsi dans toutes les églises de Madrid. L'on y fait des parterres de gazon ornés de fleurs; on les embellit de fontaines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns d'argent, les autres de marbre ou de porphyre. L'on met autour un grand nombre de gros orangers aussi hauts que des hommes et qui sont dans de fort belles caisses. On y laisse aller des petits oiseaux qui font des manières de petits concerts. Cela est presque toute l'année, comme je viens de vous le représenter, et les églises ne sont jamais sans orangers et sans jasmins, qui les parfument bien plus agréablement que l'encens[85].

On voit dans la chapelle de Nuestra Señora de Alucinada, une Vierge que l'on dit que saint Jacques apporta de Jérusalem et qu'il cacha dans une tour, laquelle était dans l'enceinte de Madrid. Les Maures ayant assiégé la ville, les habitants se trouvèrent réduits à une grande famine: de sorte qu'ils délibéraient pour se rendre, lorsqu'on trouva cette tour pleine de blé. Une telle abondance ne pouvait qu'être l'effet d'un miracle; le peuple ravi prit courage, et se défendit si bien, que les Maures, fatigués de la longueur du siége, se retirèrent. On trouva ensuite l'image de la Vierge, et en reconnaissance on lui bâtit une chapelle où l'on peignit cette histoire à fresque sur les tours. L'autel, le balustre et toutes les lampes sont d'argent massif.