Les jeunes filles ou les nouvelles mariées ont des habits très-magnifiques, et leurs jupes de dessus sont de couleur, brodées d'or. J'ai été voir la princesse de Monteleon. C'est une petite personne qui n'a pas treize ans; on vient de la marier à son cousin germain nommé Don Nicolo Pignatelli. Sa mère est fille de la duchesse de Terranova, nommée pour être la camareria-major de la nouvelle Reine. Elles demeurent toutes ensemble, c'est-à-dire les duchesses de Terranova, d'Hijar et de Monteleon, avec la jeune princesse de ce nom et ses petites sœurs[77]. La duchesse de Terranova peut avoir soixante ans; ma parente est fort de ses amies, et elle nous reçut avec une honnêteté qui ne lui est pas ordinaire, car elle est la plus fière personne du monde, et elle en a bien l'air. Le son de sa voix est rude; elle parle peu, elle affecte quelque bonté. Mais si ce que l'on dit est vrai, elle n'en a point du tout dans le cœur. On ne peut avoir plus d'esprit et plus de pénétration qu'elle en a. Elle nous parla fort de la charge qu'elle allait remplir dans la maison de la Reine. Je n'oublierai rien, disait-elle, pour lui être agréable, j'entrerai dans tout ce qui pourra lui faire quelque plaisir. Je sais qu'une jeune princesse, qui est née Française, doit avoir un peu plus de liberté que n'en aurait une infante d'Espagne élevée à Madrid. Ainsi il ne tiendra pas à moi qu'elle ne trouve aucune différence entre son pays et celui-ci. Elle me donna un chapelet de Palo d'Aguila; c'est un bois rare qui vient des Indes. En vérité, quand je le tiens, il tombe jusqu'à terre. Il y a deux touffes de petits rubans de taffetas vert, et à chacune environ trois cents aunes. Elle me donna aussi des bucaros de Portugal, ce sont des vases de terre sigillée, garnis de filigrane, et elle me régala encore de plusieurs petits bijoux fort jolis.
Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison. Elles occupent des appartements hauts qui sont tendus de tapisseries toutes relevées d'or. On voit, dans une grande chambre plus longue que large, des portes vitrées qui entrent dans des cabinets ou cellules. Il y a d'abord celle de la duchesse de Terranova, tapissée de gris avec un lit de même et le reste fort uni. A côté, était couchée sa fille, la duchesse de Monteleon, laquelle est veuve, et meublée comme la mère. Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, qui n'est pas plus grande que les autres, mais dont le lit est de damas or et vert, doublé de brocart d'argent avec du point d'Espagne. Il y avait, autour des draps, un passement d'Angleterre d'une demi-aune de hauteur. Vis-à-vis étaient les chambres des petites de Monteleon et d'Hijar, toutes meublées de damas blanc. Elles sont nommées pour être menines de la Reine. Ensuite était la petite chambre de la duchesse d'Hijar, meublée de velours cramoisi à fond d'or. Elles n'étaient toutes séparées les unes des autres que par des cloisons de bois de senteur, et elles me dirent que six de leurs femmes couchaient dans la chambre sur des lits qu'elles y mettaient le soir.
Les dames étaient dans une grande galerie couverte de tapis de pied très-riches. Il y a, tout autour, des carreaux de velours cramoisi en broderie d'or; ils sont tous plus longs que larges. On voit encore de grands cabinets de pièces de rapport enrichis de pierreries, lesquels ne sont pas faits en Espagne; des tables d'argent entre-deux et des miroirs admirables, tant par leur grandeur que par leurs riches bordures, dont les moins belles sont d'argent. Ce que j'ai trouvé de plus beau, ce sont des escaparates. C'est une espèce de petit cabinet fermé d'une grande glace et rempli de tout ce qu'on peut se figurer de plus rare, soit en ambre gris, porcelaines, cristal de roche, pierre de bézoard, branches de corail, nacre de perle, filigrane d'or, et mille autres choses de prix. J'y vis la tête d'un poisson sur laquelle il y avait un petit arbre; il n'est ni de bois, ni de mousse. Il tient au crâne du poisson qui est assez petit; cela me parut fort curieux.
Nous étions plus de soixante dames dans cette galerie, et pas un pauvre chapeau. Elles étaient toutes assises par terre, les jambes en croix sous elles. C'est une ancienne habitude qu'elles ont gardée des Maures. Il n'y avait qu'un fauteuil de maroquin piqué de soie et fort mal fait. Je demandai à qui il était destiné. On me dit que c'était pour le prince de Monteleon, qui n'entrait qu'après que toutes les dames étaient retirées. Je ne pouvais demeurer assise à leur mode, et je me mis sur les carreaux. Elles étaient cinq ou six ensemble, ayant au milieu d'elles un petit brasier d'argent plein de noyaux d'olives pour ne pas entêter. Quand il arrivait quelque dame, la naine ou le nain le venait dire, mettant un genou en terre. Aussitôt elles se levaient toutes, et la petite princesse allait la première, jusqu'à la porte, recevoir celle qui venait la voir sur son mariage[78]. Elles ne se baisent point en se saluant. Je crois que c'est pour ne pas emporter le plâtre qu'elles ont sur le visage; mais elles se présentent la main dégantée; et, en se parlant, elles se disent tu et toi, et elles ne s'appellent ni madame, ni mademoiselle, ni Altesse, ni Excellence, mais seulement, Doña Maria, Doña Clara, Doña Teresa. Je me suis informée d'où vient qu'elles en usent si familièrement, et j'ai appris que c'est pour n'avoir aucun sujet de se fâcher entre elles; et que, comme il y a beaucoup de manières de se parler qui marquent, quand elles veulent, une entière différence de qualité et de rang, et que toutes ces différences ne sont pas aisées à faire sans se chagriner quelquefois, pour l'éviter, elles ont pris le parti de se parler sans cérémonie[79]. Il faut ajouter à cela qu'elles ne se mésallient point, et qu'ainsi ce sont toujours des personnes de condition. Les femmes de la robe ne vont pas même chez les femmes de la cour, et un homme de naissance épouse toujours une fille de naissance. On ne voit pas là de roture entée sur la noblesse comme en France; ainsi elles ne risquent guère quand elles se familiarisent ensemble. S'il vient cent dames de suite, on se lève autant de fois, et l'on marche comme à une procession pour les aller recevoir jusque dans l'antichambre. J'en fus si fatiguée ce jour-là, que j'en étais d'assez méchante humeur.
Elles étaient toutes fort parées; et, comme je vous l'ai déjà dit, elles ont des habits magnifiques et des pierreries d'une grande beauté. Il y avait deux tables d'hombre où l'on jouait gros jeu sans bruit. Je ne connais rien à leurs cartes; elles sont aussi minces que du papier, et peintes tout autrement que les nôtres. Il semble que l'on ne tient qu'une lettre pliée quand on a un jeu dans la main. Il serait bien aisé à un filou d'escamoter plusieurs cartes, ou un jeu tout entier.
L'on parlait de toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Leur conversation est libre et agréable. Il faut convenir qu'elles ont une vivacité dont nous ne pouvons approcher. Elles sont caressantes, elles aiment à louer, elles louent d'une manière noble, pleine d'esprit et de discernement. Je suis surprise qu'elles aient tant de mémoire avec un si grand feu d'esprit. Leur cœur est tendre de même, et, beaucoup plus qu'il ne le faudrait. Elles lisent peu, elles n'écrivent guère; cependant le peu qu'elles lisent leur profite, et le peu qu'elles écrivent est juste et concis.
Leurs traits sont fort réguliers et délicats, mais leur grande maigreur choque ceux qui n'y sont point accoutumés. Elles sont brunes, leur teint est fort uni. Il faut que la petite vérole ne les gâte pas tant ici qu'elle gâte ailleurs, car je n'en ai guère vu qui soient marquées.
Leurs cheveux sont plus noirs que l'ébène et fort lustrés, bien qu'il y ait quelque apparence qu'elles se peignent longtemps avec le même peigne. En effet, je vis l'autre jour chez la marquise d'Alcañizas[80] (c'est la sœur du connétable de Castille qui avait épousé en premières noces le comte duc d'Olivares), sa toilette mise, et, bien que cette dame soit une des plus propres et des plus riches, cette toilette était sur une petite table d'argent, et consistant en un monceau de toile des Indes, un miroir de la grandeur de la main, deux peignes avec une pelote, et dans une tasse de porcelaine, du blanc d'œuf battu avec du sucre candi. Je demandai à une de ses femmes ce qu'elle en faisait. Elle me dit que c'était pour se décrasser et se rendre le visage luisant. J'en ai vu qui avaient le front si lustré que cela surprenait. L'on dirait qu'elles ont un vernis passé sur le visage, et, la peau en est tendue et tirée d'une telle manière, que je ne doute pas qu'elle ne leur fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils, elles n'en laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain, à mon gré, mais ce qui l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin que leurs sourcils paraissent joints, c'est, à leur gré, une beauté incomparable.
Il y en a beaucoup cependant qui n'ont pas cette inclination, et j'ai trouvé des Espagnoles plus régulièrement belles que nos Françaises, malgré leur coiffure de travers et le peu d'accompagnement qu'elles donnent à leur visage. L'on peut dire qu'il est comme hors-d'œuvre, sans aucuns cheveux dessus, ni cornettes ni rubans, mais aussi en quel pays y a-t-il des yeux semblables aux leurs? Ils sont si vifs, si spirituels; ils parlent un langage si tendre et si intelligible, que, quand elles n'auraient que cette seule beauté, elles pourraient passer pour belles et dérober les cœurs. Leurs dents sont bien rangées et seraient assez blanches si elles en prenaient soin; mais elles les négligent, outre que le sucre et le chocolat les leur gâtent. Elles ont la mauvaise habitude, et les hommes aussi, de les nettoyer avec un cure-dents, en quelque compagnie qu'ils soient. C'est une de leurs contenances ordinaires. On ne sait ce que c'est ici que de les faire accommoder par des gens du métier; il n'y en a point, et, quand il en faut arracher, les chirurgiens le font comme ils peuvent.
Je demeurai surprise, en entrant chez la princesse de Monteleon, de voir plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le nez, attachées aux oreilles, et, ce qui m'étonnait encore davantage, c'est qu'elles ne faisaient rien où des lunettes leur soient nécessaires. Elles causaient et ne les ôtaient point. L'inquiétude m'en prit, et j'en demandai la raison à la marquise de la Rosa, avec qui j'ai lié une grande amitié. C'est une jolie personne, qui sait vivre et dont l'esprit est bien tourné; elle est Napolitaine. Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que c'était pour la gravité, et qu'on ne les mettait pas par besoin, mais seulement pour s'attirer du respect. «Voyez-vous cette dame», me dit-elle, en m'en montrant une qui était assez proche de nous, «je ne crois pas que depuis dix ans elle ne les ait quittées que pour se coucher. Sans exagération, elles mangent avec, et vous rencontrerez, dans les rues et dans les compagnies, beaucoup de femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes[81]». Il faut à ce propos, continua-t-elle, que je vous dise qu'il y a quelque temps que les Jacobins avaient un procès de la dernière conséquence; ils en craignaient assez l'événement pour n'y rien négliger. Un jeune Père de leur couvent avait des parents de la première qualité, qui, à sa prière, sollicitèrent très-fortement. Le prieur l'avait assuré qu'il n'y avait rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnaissance, si, par son crédit, le procès se gagnait. Enfin, le procès se gagna. Le jeune Père, transporté de joie, courut lui en dire la nouvelle, et se préparait en même temps à lui demander une grâce qu'il avait envie d'obtenir; mais le prieur, après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave: Hermano, ponga las ojalas; cela veut dire: mon Frère, mettez des lunettes. Cette permission combla le jeune moine d'honneur et de joie. Il se trouva trop bien payé de ses soins et il ne demanda rien davantage. Le marquis d'Astorga, ajouta-t-elle, étant Vice-Roi de Naples, fit tirer son buste en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. Il est si commun d'en porter, que j'ai entendu dire qu'il y a des différences dans les lunettes comme dans les rangs; à proportion que l'on élève sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette et on la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme la main, que l'on appelle ojalas, pour les distinguer. Ils se les font attacher derrière les oreilles, et les quittent aussi peu que leur golille. Ils en faisaient autrefois venir les verres de Venise; mais, depuis que le marquis de la Cueva[82] fit cette entreprise qui fut nommée le triumvirat, parce qu'ils étaient trois qui voulaient mettre le feu dans l'arsenal de Venise avec des miroirs ardents, afin de rendre, par ce moyen, le Roi d'Espagne maître de cette ville; les Vénitiens, à leur tour, firent faire un grand nombre d'ojalas qu'ils envoyèrent à leur ambassadeur à Madrid. Il en régala toute la cour, et tous ceux qui les mirent pensèrent devenir aveugles. C'étaient des miroirs ardents très-bien travaillés et enchâssés dans une matière si combustible, que les moindres rayons de soleil mettaient tout en feu. Il arriva qu'un jour de conseil, on avait laissé une fenêtre ouverte dans le lieu où ils étaient assemblés, de manière que le soleil, tombant d'aplomb sur les lunettes, il se fit tout à coup une espèce de feu d'artifice fort dangereux pour les sourcils et les cheveux. Tout fut brûlé, et on ne peut s'imaginer jusqu'où alla l'épouvante de ces vénérables vieillards. Je voudrais bien, dis-je à la marquise, pouvoir croire à cette aventure, car elle me paraît fort plaisante. Comme je ne l'ai pas vue, reprit-elle en souriant, je ne veux pas vous assurer positivement qu'elle soit vraie, mais ce que j'ai d'original, c'est l'affaire des Jacobins que je vous ai racontée. J'ai remarqué depuis des personnes de qualité dans leurs carrosses, quelquefois seules, quelquefois plusieurs ensemble, le nez chargé de ces lunettes qui font peur à mon gré.