Les gentilshommes et les pages vont toujours dans le carrosse de suite, et sont habillés de noir en toutes saisons. Ils ont, en hiver, du velours avec des manteaux de drap assez longs, mais qui traînent à terre quand ils sont en deuil. Ils ne portent point d'épée tant qu'ils sont pages; la plupart ont un petit poignard caché sous leurs vestes. Ils sont vêtus de damas ou de taffetas pour l'été, avec des manteaux d'une étoffe de laine fort légère.

Il n'y a que les grands seigneurs et les titulados qui puissent aller dans la ville avec quatre mules attelées de ces longs traits de soie ou de corde. Si une personne qui n'est pas distinguée voulait aller de même, quelque riche qu'elle fût, on lui ferait l'insulte, en pleine rue, de lui couper ses traits et de lui faire payer une grosse amende. Il ne suffit pas ici d'être riche, il faut aussi être de qualité. Le Roi seul peut avoir six mules à son carrosse et six à ses carrosses de suite[71]. Ils ne sont pas semblables aux autres, et on les distingue parce qu'ils sont couverts d'une toile cirée verte, et ronds par-dessus comme nos grands coches de voiture, excepté qu'ils ne sont pas d'osier; mais la sculpture en est grossière et mal faite; ils ont des portières qui s'abaissent, et cela est extrêmement laid. Je ne sais comment un si grand Roi peut s'en servir. On m'a dit que cette manière de faire des carrosses était en usage, en Espagne, avant Charles-Quint; que les siens étaient pareils, et qu'à l'imitation d'un si grand empereur, tous les Rois qui ont régné depuis n'en veulent pas avoir d'autres. Il faut bien qu'il y ait quelques raisons très-fortes; car il ne laisse pas d'avoir les carrosses les plus beaux du monde, les uns faits en France, les autres en Italie et ailleurs. Les grands seigneurs en ont aussi de magnifiques; mais, à l'exemple du Roi, ils ne les font pas sortir quatre fois l'année. Tous les carrosses se mettent dans de grandes cours où il y a des remises fermées. L'on en voit ainsi jusqu'à deux cents dans un seul endroit. Il y a plusieurs de ces cours en chaque quartier. Ce qui fait que l'on envoie les carrosses hors de chez soi, c'est qu'il n'y a pas où les mettre et que les maisons comme je viens de vous le dire, n'ont ni cours, ni portes cochères. Le mode est venue, depuis quelque temps, de se servir de chevaux au lieu de mules. On peut dire qu'ils sont d'une beauté admirable. Rien ne leur manque, et il semble que les meilleurs peintres n'en sauraient peindre de plus parfaits. C'est un meurtre de les atteler à ces grands carrosses qui sont lourds comme des maisons, et le pavé est si méchant qu'ils s'usent les pieds en moins de deux ans. Ils coûtent très-cher et ne sont pas assez forts pour le carrosse; mais j'en ai vu à de petites calèches très-jolies, toutes peintes et dorées, et à des soufflets comme on les fait en Hollande. Rien n'est plus agréable à voir, on dirait des cerfs, tant ils vont vite et portent bien leur tête. Dès que l'on est sorti de la ville, on peut mettre six chevaux à son carrosse. Leurs harnais sont fort propres, et l'on attache leurs crins, qui traînent à terre, avec des rubans de différentes couleurs, et quelquefois on leur fait tomber du col plusieurs bouillons de gaze d'argent, ce qui fait un très-bon effet. Pour les harnais de mules, ce sont des bandes de cuir toutes plates, fort larges, et dont elles sont presque couvertes.

Il y a deux jours que j'allai, avec ma parente, me promener hors la porte Sainte-Bernardine, c'est où l'on va l'hiver. Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe, y était avec le duc d'Uzeda et le comte d'Altamire. Il avait un attelage isabelle qui me parut si beau, que je ne pus m'empêcher de lui en parler lorsque son carrosse approcha du nôtre. Il me dit, selon la coutume, qu'il les mettait à mes pieds; et, le soir, quand nous fûmes revenues, l'on vint me dire qu'un gentilhomme me demandait de sa part. Il me fit un compliment, et me dit que les six chevaux de son maître étaient dans mon écurie. Ma parente se prit à rire, et lui répondit, pour moi, que j'étais si nouvelle débarquée à Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer de ce qui était à un cavalier aussi galant que Don Antoine; mais que ce n'était pas la mode de recevoir des présents de cette conséquence, et qu'elle le priait de les ramener. C'est ce qu'il ne voulut point faire; on les renvoya sur-le-champ, il les renvoya encore. Enfin je vis l'heure que l'on passerait la nuit en allées et en venues. Après tout cela, il fallut lui écrire et même se fâcher, pour lui faire trouver bon qu'on ne les acceptât point[72].

L'on m'a dit que lorsque le Roi s'est servi d'un cheval, personne par respect ne le monte jamais. Il arriva que le duc de Medina-de-las-Torres avait acheté un cheval de vingt-cinq mille écus, qui était le plus beau et le plus noble que l'on eût jamais vu. Il le fit peindre; le Roi Philippe IV vit le tableau, et voulut voir le cheval. Le duc le supplia de l'agréer; mais le Roi refusa, parce qu'il l'exercerait peu, dit-il, et que, comme personne ne s'en servirait après lui, ce cheval perdrait toute sa vigueur.

L'on met des jeunes filles de bonne maison et fort jolies auprès des dames. Elles s'occupent d'ordinaire à faire de la broderie d'or et d'argent, ou de soie de différentes couleurs au bord du col et des manches de leurs chemises. Mais si on leur laisse suivre leur inclination naturelle, elles travaillent fort peu et parlent beaucoup. L'on a aussi des nains et des naines qui sont très-désagréables. Les naines particulièrement sont d'une laideur affreuse; leur tête est plus grosse que tout leur corps; elles ont toujours leurs cheveux épars qui tombent jusqu'à terre. On ne sait d'abord ce que l'on voit, quand ces petites figures se présentent aux yeux. Elles portent des habits magnifiques; elles sont les confidentes de leurs maîtresses, et, par cette raison, elles en obtiennent tout ce qu'elles veulent[73].

Dans chaque maison, à certaines heures marquées, toutes les femmes se rendent avec la dame du logis dans la chapelle, pour y réciter le rosaire tout haut. Elles ne se servent point de livres pour prier Dieu, ou si elles en ont, cela est fort rare. Le comte de Charny[74], qui est Français, bien fait, homme de mérite et général de la cavalerie en Catalogne pour le Roi d'Espagne, m'a conté qu'étant l'autre jour à la messe, il lisait dans ses Heures, lorsqu'une vieille Espagnole les lui arracha, et les jetant à terre avec beaucoup d'indignation: Laissez cela, lui dit-elle, et prenez votre chapelet. C'est une chose à voir que l'usage continuel qu'elles font de ce chapelet. Toutes les dames en ont un attaché à leur ceinture, si long, qu'il ne s'en faut guère qu'il ne traîne à terre. Elles le disent sans fin, dans les rues, en jouant à l'hombre, en parlant, et même en faisant l'amour, des mensonges ou des médisances, car elles marmottent toujours sur ce chapelet, et quand elles sont en grande compagnie cela n'empêche qu'il n'aille son train. Je vous laisse à penser comme il est dévotement dit; mais l'habitude a beaucoup de force en ce pays[75].

Les femmes portaient, il y a quelques années, des guard-infants d'une grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. Il n'y avait point de portes assez grandes par où elles pussent passer. Elles les ont quittés, et ne les portent plus que lorsqu'elles vont chez la Reine ou chez le Roi, mais ordinairement, dans la ville, elles mettent des sacristains, qui sont, à proprement parler, les enfants des vertugadins. Ils sont faits de gros fils d'archal, qui forment un rond autour de la ceinture; il y a des rubans qui y tiennent, et qui attachent un autre rond de même, qui touche plus bas et qui est plus large. L'on a ainsi cinq ou six cerceaux qui descendent jusqu'à terre et qui soutiennent les jupes. L'on en porte une quantité surprenante, et l'on aurait peine à croire que des créatures aussi petites que sont les Espagnoles, pussent être si chargées. La jupe de dessus est toujours de gros taffetas noir, ou de poil de chèvre gris tout uni, avec un grand troussis, un peu plus haut que le genou, autour de la jupe; et quand on leur demande à quoi cela sert, elles disent que c'est pour la rallonger à mesure qu'elle s'use. La Reine mère en a comme les autres à toutes ses jupes, et les carmélites mêmes en portent aussi bien en France qu'en Espagne. Mais, à l'égard des dames, c'est plutôt une mode qu'elles suivent qu'une épargne qu'elles veulent faire, car elles ne sont ni avares ni ménagères, et elles en font faire deux ou trois fois la semaine de neuves. Ces jupes sont si longues par devant et par les côtés, qu'elles traînent beaucoup, et elles ne traînent jamais par derrière. Elles les portent à fleur de terre; mais elles veulent marcher dessus, afin qu'on ne puisse voir leurs pieds, qui sont la partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement[76]. J'ai entendu dire qu'après qu'une dame a eu toutes les complaisances possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernière faveur. Il faut convenir aussi que rien n'est plus joli en son espèce. Je vous l'ai déjà dit, elles ont les pieds si petits que leurs souliers sont comme ceux de nos poupées. Elles les portent en maroquin noir, découpé sur du taffetas de couleur, sans talons et aussi justes qu'un gant. Quand elles marchent, il semble qu'elles volent. En cent ans nous n'apprendrions pas cette manière d'aller. Elles serrent leurs coudes contre leurs corps, et vont sans lever les pieds comme lorsqu'on glisse. Mais pour revenir à leur habillement, sous cette jupe unie elles en ont une douzaine plus belles les unes que les autres, d'étoffes fort riches, et chamarrées de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu'à la ceinture. Quand je vous dis une douzaine, ne croyez pas au moins que j'exagère; pendant les excessives chaleurs de l'été, elles n'en mettent que sept ou huit, parmi lesquelles il y en a de velours et de gros satin. Elles ont en tout temps une jupe blanche sous toutes les autres, qu'elles nomment sabenagua; elle est de ces belles dentelles d'Angleterre, ou de mousseline brodée d'or passé, et si amples qu'elles ont quatre aunes de tour. J'en ai vu de cinq ou six cents écus. Elles ne portent point de sacristain chez elles, ni de chapins. Ce sont des espèces de petites sandales de brocart ou de velours, garnies d'une plaque d'or qui les hausse d'un demi-pied. Quand elles les ont, elles marchent fort mal et sont toujours prêtes à tomber. Il n'y a guère de baleines dans leurs corps, les plus larges sont d'un tiers. On ne voit point ailleurs de femmes si menues. Le corps est assez haut par devant, mais par derrière on leur voit jusqu'à la moitié du dos, tant il est découvert, et ce n'est pas une chose trop charmante, car elles sont toutes d'une maigreur effroyable, et elles seraient bien fâchées d'être grasses; c'est un défaut essentiel parmi elles. Avec cela elles sont fort brunes, de sorte que cette petite peau noire, collée sur des os, déplaît naturellement à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Elles mettent du rouge à leurs épaules comme à leurs joues qui en sont toutes couvertes. Le blanc n'y manque pas, et, quoiqu'il soit fort beau, il y en a peu qui le sachent bien mettre. On le découvre du premier coup d'œil. J'en ai vu quelques-unes dont le teint est très-vif et très-naturel. Elles ont presque toutes les traits délicats et réguliers; leur air et leurs manières ont une petite affectation de coquetterie que leur humeur ne dément point. C'est une beauté parmi elles, de n'avoir point de gorge, et elles prennent des précautions de bonne heure pour l'empêcher de venir. Lorsque le sein commence à paraître, elles mettent dessus de petites plaques de plomb et se bandent comme les enfants qu'on emmaillotte. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de papier, à la réserve des trous que la maigreur y creuse, et ils sont toujours en grand nombre. Leurs mains n'ont point de défaut, elles sont petites, blanches et bien faites. Leurs grandes manches, qu'elles attachent juste au poignet, contribuent encore à les faire paraître plus petites. Ces manches sont de taffetas de toutes couleurs, comme celles des Égyptiennes, avec des manchettes d'une dentelle fort haute. Le corps est d'ordinaire d'étoffe d'or et d'argent, mêlée de couleurs vives; les manches en sont étroites, et celles de taffetas paraissent au lieu de la chemise. Les personnes de qualité ont cependant de fort beau linge, mais toutes les autres n'en ont presque point. Il est cher et rare; avec cela les Espagnols ont la sotte gloire de le vouloir fin, et tel qui pourrait avoir six chemises un peu grosses, aime mieux n'en acheter qu'une fort-belle, et rester au lit pendant qu'on la blanchit, ou s'habiller quelquefois à cru, ce qui arrive assez souvent. Ce linge fin est bien maltraité, quand on le blanchit. Les femmes le mettent sur des pierres pointues et le battent à grands coups de bâton, de sorte que les pierres le coupent en cent morceaux. Il n'y a pas de choix à faire entre la plus habile blanchisseuse et celle qui l'est le moins; toutes sont également maladroites.

Je reviens à l'habillement des dames, que j'ai quitté plusieurs fois, pour faire des digressions sur diverses choses dont je me suis souvenue. Je vous dirai qu'elles ont autour de la gorge une dentelle de fil rebrodée de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent. Elles portent des ceintures entières de médailles et de reliquaires. Il y a bien des églises où il n'y en a pas tant. Elles ont aussi le cordon de quelque ordre, soit de saint François, des Carmélites ou d'autres. C'est un petit cordon de laine noire, blanche ou brune, qui est par-dessus leurs corps, et tombe devant jusqu'au bord de la jupe. Il y a plusieurs nœuds, et d'ordinaire ces nœuds sont marqués par des boutons de pierreries. Ce sont des vœux qu'elles font aux saints de porter leur cordon, mais bien souvent quel est le sujet de ces vœux?

Elles ont beaucoup de pierreries, des plus belles que l'on puisse voir. Ce n'est pas pour une garniture, comme en ont la plupart de nos dames de France. Celles-ci vont jusqu'à huit ou dix; les unes de diamants, les autres de rubis, d'émeraudes, de perles, de turquoises, enfin de toutes les manières. On les met très-mal en œuvre: on couvre presque tous les diamants, l'on n'en voit qu'une petite partie. Je leur en ai demandé la raison, et elles m'ont dit que l'or leur semblait aussi beau que les pierreries. Mais, pour moi, je pense que c'est que leurs lapidaires ne les savent pas mieux mettre en œuvre. J'en excepte Verbec, qui le ferait fort bien s'il voulait s'en donner la peine.

Les dames portent de grandes enseignes de pierreries au haut de leurs corps, d'où il tombe une chaîne de perles, ou dix ou douze nœuds de diamants qui se rattachent sur un des côtés du corps. Elles ne mettent jamais de collier, mais elles portent des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main, et si pesants, que je ne comprends pas comment elles peuvent les porter sans s'arracher le bout de l'oreille. Elles y attachent tout ce qui leur semble de joli. J'en ai vu qui y mettaient des montres assez grandes; d'autres, des cadenas de pierres précieuses, et jusqu'à des clefs d'Angleterre fort bien travaillées, ou des sonnettes. Elles mettent des agnus et des petites images sur leurs manches, sur leurs épaules et partout. Elles ont la tête toute chargée de poinçons, les uns faits en petites mouches de diamants, et les autres en papillons dont les pierreries marquent les couleurs. Elles se coiffent de différentes manières, mais c'est toujours la tête nue. Elles séparent leurs cheveux sur le côté de la tête, et les couchent de travers sur le front; ils sont si luisants que, sans exagération, l'on s'y pourrait mirer. D'autres fois, elles mettent une tresse de faux cheveux, la plus mal faite que l'on saurait voir; ils tombent épars sur leurs épaules, et c'est de peur de mêler les leurs qui sont admirablement beaux. Elles se font d'ordinaire cinq nattes auxquelles elles attachent des nœuds de ruban, ou qu'elles cordonnent de perles. Elles les nouent toutes ensemble à la ceinture, et l'été, lorsqu'elles sont chez elles, elles les enveloppent dans un morceau de taffetas de couleur, garni de dentelle de fil. Elles ne portent point de bonnet, ni le jour, ni la nuit. J'en ai vu qui avaient des plumes couchées sur la tête comme les petits enfants. Ces plumes sont fort fines et mouchetées de différentes couleurs, ce qui les rend beaucoup plus belles. Je ne sais pourquoi l'on n'en fait pas de même en France.