Je trouvai les dames qui étaient avec elle extrêmement jolies; je vous assure qu'il y en a ici de fort belles et de fort aimables. Nous nous embrassâmes beaucoup, et nous revînmes à Madrid. Avant d'y arriver, nous passâmes par une plaine sablonneuse d'environ quatre lieues, si peu unie que l'on se trouve à tous moments dans de grands creux qui font cahoter le carrosse, et qui l'empêchent de pouvoir aller vite. Ce chemin inégal continue jusqu'à un petit village nommé Mandis, qui n'est éloigné de Madrid que d'une demi-lieue. Tout le pays est sec et fort découvert, vous voyez à peine un arbre de quelque côté que la vue puisse s'étendre. La ville est située au milieu de l'Espagne dans la Nouvelle-Castille. Il y a plus d'un siècle que les Rois d'Espagne la choisirent pour y établir leur cour, à cause de la pureté de l'air et de la bonté des eaux, qui, en effet, sont si bonnes et si légères, que le Cardinal-Infant, étant en Flandre, n'en voulait point boire d'autre, et il en faisait apporter par mer dans des cruches de grès bien bouchées. Les Espagnols prétendent que le fondateur de Madrid était un prince nommé Ogno Biano, fils de Tibérino, roi des Latins, et de Menta, qui était une Reine plus célèbre par la science de l'astrologie, qu'elle possédait merveilleusement, que par son rang. L'on remarque que Madrid doit être au cœur de l'Europe, parce que la petite ville de Pinto, qui n'en est éloignée que de trois lieues, s'appelait en latin Punctum, et qu'elle est au centre de l'Europe.
La première chose que je remarquai, c'est que la ville n'est pas entourée de murailles ni de fossés; les portes, pour ainsi dire, se ferment au loquet. J'en ai déjà vu plusieurs toutes rompues. Il n'y a aucun endroit qui parle de défense, ni château, ni rien enfin que l'on ne puisse forcer à coups d'oranges et de citrons. Mais aussi, il serait assez inutile de fortifier cette ville; les montagnes qui l'environnent lui servent de défense, et j'ai traversé, dans les montagnes, des endroits que l'on peut fermer avec un quartier de roche et en défendre avec cent hommes le passage à toute une armée. Les rues sont longues et droites, d'une fort belle largeur, mais il ne se peut rien de plus mal pavé; quelque doucement que l'on aille, l'on est roué de cahots, et il y a des ruisseaux et des boues plus qu'en ville du monde. Les chevaux en ont toujours jusqu'aux sangles; les carrosses vont au milieu, de sorte qu'il en rejaillit partout sur vous, et l'on en est perdu, à moins de hausser les glaces ou de tirer ces grands rideaux dont je vous ai parlé. L'eau entre bien souvent dans les carrosses par le bas des portières qui ne sont pas fermées.
Il n'y a aucune porte cochère, du moins sont-elles bien rares, et les maisons où il y en a ne laissent pas d'être sans cour. Les portes sont assez grandes, et, pour ce qui est des maisons, elles sont fort belles, spacieuses et commodes, quoiqu'elles ne soient bâties que de terre et de briques. Je les trouve pour le moins aussi chères qu'à Paris. Le premier étage que l'on élève appartient au Roi, et il peut le louer ou le vendre, à moins que le propriétaire de la maison ne l'achète, ce qu'il fait presque toujours, et c'est un revenu considérable pour le Roi.
L'on a ordinairement dans toutes les maisons dix ou douze grandes pièces de plain pied. Il y en a, dans quelques-unes, jusqu'à vingt et même davantage. L'on a son appartement d'été et d'hiver, et souvent celui de l'automne et du printemps. De sorte qu'ayant une prodigieuse quantité de domestiques, il faut nécessairement qu'on les loge dans des maisons voisines qu'on loue exprès pour eux.
Il ne faut pas que vous soyez surprise, ma chère cousine, qu'il y ait un si grand nombre de domestiques. Deux raisons y contribuent. La première est que, pour la nourriture et les gages, les Espagnols ne leur donnent que deux réaux par jour, qui ne valent pas plus de sept sols et demi les deux. Je dis que ce sont les Espagnols, car les étrangers les payent sur le pied de quatre réaux, qui font quinze sous de notre monnaie, et les Espagnols ne donnent à leurs gentilshommes que quinze écus par mois, sur quoi il faut qu'ils s'entretiennent et s'habillent de velours en hiver, et de taffetas en été. Aussi ne vivent-ils que d'oignons, de pois et d'autres viles denrées, ce qui rend les pages plus larrons que des chouettes. Mais je ne dois pas parler des pages plutôt que des autres domestiques; car, là-dessus, ils ont tous la même inclination, quelques gages qu'on leur donne. La chose va si loin, qu'en apportant les plats sur la table, ils mangent la moitié de ce qui est dedans; ils avalent les morceaux si brûlants qu'ils ont les dents toutes gâtées. Je conseillai à ma parente de faire faire une marmite d'argent, fermée à cadenas, comme celle que j'avais vue à l'archevêque de Burgos, et elle n'y manqua pas; de manière qu'après que le cuisinier l'a remplie, il regarde par une petite grille si la soupe se fait bien. Les pages, à présent, n'ont plus que la fumée. Avant cet expédient, il arrivait cent fois que lorsqu'on voulait tremper le potage, l'on ne trouvait ni viande ni bouillon; car il faut que vous sachiez que si les Espagnols sont sobres quand ils font leurs dépenses, ils ne le sont point quand ils vivent chez autrui. J'ai vu des personnes de première qualité manger avec nous comme des loups, tant ils étaient affamés; ils y faisaient réflexion eux-mêmes et nous priaient de n'en être point surprises, que cela venait de ce qu'ils trouvaient les ragoûts, à la mode de France, excellents.
Il y a des cuisines publiques presqu'à tous les coins de rues. Ce sont de grands chaudrons qui bouillent sur des trépieds. L'on y va acheter toutes sortes de méchantes choses, des fèves, de l'ail, de la ciboule et un peu de bouillon dans lequel ils trempent leur pain. Les gentilshommes d'une maison et les demoiselles y vont comme les autres, car on ne fait point d'ordinaire que pour le maître, la maîtresse et les enfants. Ils sont d'une retenue surprenante sur le vin. Les femmes n'en boivent jamais, et les hommes en usent si peu, que la moitié d'un demi-setier leur suffit pour un jour. L'on ne saurait leur faire un plus sensible outrage que de les accuser d'être ivres. En voilà beaucoup pour une des raisons qui engage d'avoir tant de domestiques. Voici l'autre:
Lorsqu'un grand seigneur meurt, s'il a cent domestiques, son fils les garde sans diminuer le nombre de ceux qu'il avait déjà dans sa maison. Si la mère vient à mourir, ses femmes, tout de même, entrent au service de sa fille ou de sa bru, et cela s'étend jusqu'à la quatrième génération; car on ne les renvoie jamais. On les met dans ces maisons voisines dont je vous ai parlé et on leur paye ration. Ils viennent de temps en temps se montrer, plutôt pour faire voir qu'ils ne sont pas morts que pour rendre aucun service[70]. J'ai été chez la duchesse d'Ossone (c'est une très-grande dame). Je demeurai surprise de la quantité de filles et de dueñas, dont toutes les salles et les chambres étaient pleines. Je lui demandai combien elle en avait. Je n'en ai plus que trois cents, me dit-elle, mais il y a peu que j'en avais encore cinq cents. Si les particulières ont la coutume de garder ainsi tant de monde, le Roi, qui en use de même, doit en avoir infiniment davantage. Cela lui coûte extrêmement et même incommode fort les affaires. L'on m'a dit que, dans Madrid seulement, il donnait ration à plus de dix mille personnes, en comptant les pensions qu'il paye.
Il y a chez le Roi des dépenses où l'on va querir chaque jour une certaine provision qui est réglée selon la qualité des personnes. L'on distribue là de la viande, de la volaille, du gibier, du poisson, du chocolat, des fruits, de la glace, du charbon, de la bougie, de l'huile, du pain; en un mot, de tout ce qui est nécessaire pour la vie.
Les ambassadeurs ont des dépenses, et quelques grands d'Espagne aussi. Ils ont certaines personnes qui vendent, chez eux, tout ce que je viens de nommer, sans payer aucun droit. Cela leur rapporte un revenu considérable, car les droits d'entrée sont excessifs.
Il n'y a que les ambassadeurs et les étrangers qui puissent avoir un grand nombre de pages et de laquais à leur suite; car, par la Pragmatique (c'est ainsi qu'ils appellent les édits de réformation), il est défendu de mener plus de deux laquais. Ainsi ils nourrissent quatre et cinq cents personnes chez eux pour n'être accompagnés que de trois. La troisième est un palefrenier qui va à pied, et qui se tient auprès des chevaux pour empêcher qu'ils ne s'embarrassent les pieds dans leurs longs traits. Il ne porte point d'épée comme les laquais, mais il faut avouer que ces trois hommes-là sont assez vieux pour se rendre au moins recommandables par leur âge. J'ai vu des laquais de cinquante ans, et je n'en ai pas vu qui en eussent moins de trente. Ils sont désagréables, la couleur jaune, l'air malpropre. Ils se coupent les cheveux sur le haut de la tête et n'en gardent qu'un petit tour, un peu longs, bien gras et rarement peignés. Les cheveux qu'ils coupent leur font une espèce de hure de sanglier sur le haut de la tête. Ils portent de grandes épées avec des baudriers et un manteau par-dessus. Ils sont tous vêtus de bleu ou de vert, et souvent leurs manteaux de drap vert sont doublés de velours bleu ciselé; leurs manches sont de velours, de satin ou de damas. Il semble que cela devrait faire de beaux habits; et, cependant, rien n'est plus mal entendu, et leur mauvaise mine déshonore la livrée qu'ils portent. Ils mettent des rabats sans collet de pourpoint, ce qui est ridicule. Ils ne portent, sur leurs habits, ni galons, ni boutonnières houppées; ils n'ont aucune chamarrure.