Don Fernand de Tolède et les trois chevaliers demeurèrent là, parce que ce n'est pas la coutume en Espagne d'entrer dans la chambre des dames pendant qu'elles sont au lit. Un frère n'a ce privilége que lorsque sa sœur est malade. Doña Teresa me reçut avec un accueil aussi obligeant que si nous avions été amies depuis longtemps. Mais il faut dire, à la louange des Espagnoles, qu'il n'entre point dans leurs caresses un certain air de familiarité qui vient du manque d'éducation, car, avec beaucoup de civilité et même d'empressement, elles savent fort bien observer ce qu'elles doivent aux autres et ce qu'elles se doivent à elles-mêmes. Elle était couchée sans bonnet et sans cornette, ses cheveux séparés sur le milieu de la tête, noués par derrière d'un ruban, et mis dans du taffetas incarnat qui les enveloppait. Sa chemise était fort fine, et d'une si grande largeur, qu'il semblait d'un surplis. Les manches en étaient aussi larges que celles des hommes, boutonnées au poignet avec des boutons de diamants. Au lieu d'arrière-points de fil au col et aux manches, il y en avait de soie bleue et couleur de chair, travaillés en fleurs. Elle avait des manchettes de taffetas blanc découpé, et plusieurs petits oreillers lacés de rubans et garnis de dentelle haute et fine. Un couvre-pied à fleurs de point d'Espagne d'or et de soie, qui me sembla fort beau. Son lit était tout de cuivre doré avec des pommettes d'ivoire et d'ébène; le chevet garni de quatre rangs de petites balustres de cuivre très-bien travaillées.
Elle me demanda permission de se lever; mais quand il fut question de se chausser, elle fit ôter la clef de sa chambre et tirer les verrous. Je m'informai de quoi il s'agissait pour se barricader ainsi; elle me dit qu'elle savait qu'il y avait des gentilshommes espagnols avec moi, et qu'elle aimerait mieux avoir perdu la vie qu'ils eussent vu ses pieds. Je m'éclatai de rire, et je la priai de me les montrer, puisque j'étais sans conséquence. Il est vrai que c'est quelque chose de rare pour la petitesse, et j'ai bien vu des enfants de six ans qui les avaient aussi grands. Dès qu'elle fut levée, elle prit une tasse pleine de rouge avec un gros pinceau, et elle s'en mit non-seulement aux joues, au menton, sous le nez, au-dessus des sourcils et au bout des oreilles, mais elle s'en barbouilla aussi le dedans des mains, les doigts et les épaules. Elle me dit que l'on en mettait tous les soirs en se couchant, et le matin en se levant; qu'elle ne se fardait point et qu'elle aurait assez voulu laisser l'usage du rouge, mais qu'il était si commun, que l'on ne pouvait se dispenser d'en avoir, et que quelques belles couleurs que l'on eût, on paraissait toujours pâle et malade auprès des autres quand on ne mettait point du rouge. Une de ses femmes la parfuma depuis la tête jusqu'aux pieds, avec d'excellentes pastilles, dont elle faisait aller la fumée sur elle; une autre la roussia[68], c'est le terme, et cela veut dire qu'elle prit de l'eau de fleur d'orange dans sa bouche, et qu'en serrant les dents, elle la jetait sur elle, comme une pluie; elle me dit que rien au monde ne gâtait tant les dents que cette-manière d'arroser, mais que l'eau en sentait bien meilleur: c'est de quoi je doute, et je trouverais bien désagréable qu'une vieille telle qu'était celle que je vis là vînt me jeter au nez l'eau qu'elle aurait dans la bouche.
Don Augustin ayant su par une des criadas de sa femme qu'elle était habillée, voulut bien passer par-dessus la coutume, et il amena Don Fernand de Tolède et les chevaliers dans sa chambre. La conversation ne fut pas longtemps générale, chacun se cantonna; pour moi, j'entretins Doña Teresa. Elle m'apprit qu'elle était née à Madrid, mais qu'elle avait été élevée à Lisbonne près de sa grand'mère, qui était sœur de Don Augustin Pacheco, de sorte qu'elle était petite-nièce de son mari, et ces alliances se font souvent en Espagne. Elle me parla fort de la jeune Infante de Portugal dont elle vanta l'esprit; elle ajouta que si je voulais entrer dans son cabinet, je jugerais de sa beauté, parce qu'elle avait son portrait. J'y passai aussitôt; et je demeurai surprise des charmes que je remarquai à cette Princesse. Elle avait ses cheveux coupés et frisés comme une perruque d'abbé, et un guard-infant si grand, qu'il y avait dessus deux corbeilles avec des fleurs, et des petits vases de terre sigillée, dont on mange beaucoup en Portugal et en Espagne, bien que ce soit une terre qui n'a que très-peu de goût. Doña Teresa me montra la peau d'un serpent que son mari, me dit-elle, avait tué dans les Indes, et tout mort qu'il était il ne laissait pas de me faire peur. Ceux de cette espèce sont extrêmement dangereux; mais il semble que la Providence a voulu en garantir les hommes, car ces serpents ont à la tête une espèce de clochette qui sonne quand ils marchent, et c'est un avertissement qui fait retirer les voyageurs.
Cette jeune dame qui aime fort le Portugal, m'en parla très-avantageusement. Elle me dit que la mer qui remonte dans le Tage rend cette rivière capable de porter les plus gros galions et les plus beaux vaisseaux de l'Océan, que la ville de Lisbonne est sur le penchant d'une colline, et qu'elle descend imperceptiblement jusqu'au bord du Tage; qu'ainsi les maisons étant élevées les unes au-dessus des autres, on les voit toutes du premier coup d'œil, et que c'est un objet très-agréable. Les anciens murs dont les Maures l'avaient entourée subsistent encore. Il y en a quatre enceintes, faites en divers temps; la dernière peut avoir six lieues de tour. Le château, qui est sur une montagne, a ses beautés particulières. L'on y trouve des palais, des églises, des fortifications, des jardins, des places d'armes et des rues, il y a toujours bonne garnison avec un gouverneur; cette forteresse commande à la ville, et de ce lieu on pourrait la foudroyer, si elle ne demeurait pas dans le devoir. Le palais où demeure le Roi est plus considérable, si ce n'est pas dans sa force, c'est dans la régularité de ses bâtiments. Tout y est grand et magnifique, les vues qui donnent sur la mer ajoutent beaucoup aux soins que l'on a pris de l'embellir. Elle me parla ensuite des places publiques qui sont ornées d'arcades, avec de grandes maisons autour du couvent des Dominicains, où est l'Inquisition, et devant le portail il y a une fontaine où l'on voit des figures de marbre blanc qui jettent l'eau de tous les côtés. Elle ajouta que la foire du Roucio se tient les mardis de chaque semaine sur une place que l'on pourrait prendre pour un amphithéâtre, parce qu'elle est environnée de petites montagnes sur lesquelles on a bâti plusieurs grands palais. Il y a un autre endroit au bord du Tage, où l'on tient le marché, et l'on y trouve tout ce que le goût saurait désirer de plus exquis, tant en gibier et en poisson qu'en fruits et en légumes. La douane est un peu plus haut, où sont des richesses et des raretés infinies; on a fait quelques fortifications pour les garder. L'église métropolitaine n'est recommandable que par son ancienneté, elle est dédiée à saint Vincent. On prétend qu'après lui avoir fait souffrir le martyre, on lui dénia la sépulture, et que les corbeaux le gardèrent jusqu'à ce que quelques personnes pieuses l'enlevassent et le portassent à Valence, en Espagne, pour le faire révérer; de sorte que l'on nourrit des corbeaux dans cette église, et qu'il y a un tronc pour eux, où l'on met des aumônes pour leur avoir de la mangeaille.
Bien que Lisbonne soit un beau séjour, continua-t-elle, nous demeurions à Alcantara; ce bourg n'est éloigné de la ville que d'un quart de lieue; il y a une maison royale, moins belle par ses bâtiments que par sa situation. La rivière lui sert de canal, on y voit des jardins admirables tout remplis de grottes, de cascades et de jets d'eau. Belem en est proche: c'est le lieu destiné à la sépulture des rois de Portugal dans l'église des Hiéronymites. Elle est tout incrustée de marbre blanc, les colonnes et les figures en sont aussi. Les tombeaux se trouvent rangés dans trois chapelles différentes, entre lesquelles il y en a de fort bien travaillées. Belem, Feriera, Sacavin, et quelques autres endroits autour de la ville, sont remarquables par le grand nombre d'orangers et de citronniers dont ils sont remplis; l'air qu'on y respire est tout parfumé, l'on est à peine assis au pied des arbres, que l'on se trouve couvert de leurs fleurs. L'on voit couler près de soi mille petits ruisseaux, et l'on peut dire que rien n'est plus agréable pendant la nuit que d'entendre les concerts qui s'y font très-souvent. Il y a de grands magasins à Belem remplis d'oranges douces et aigres, de citrons, de poncirs et de limes. On les charge dans des barques pour les transporter dans la plus grande partie de l'Europe.
Elle me parla des chevaliers del habito del Cristo, dont la quantité rendait l'ordre moins considérable, et des comtes du royaume, qui ont les mêmes priviléges que les grands d'Espagne. Ils possèdent las Comarcas, ce sont des terres qui appartiennent à la couronne, et divisées en comtés d'un revenu considérable. Elle me dit que, lorsque le Roi devait sortir du palais pour aller en quelque lieu, le peuple en était averti par une trompette qui sonnait dès le matin dans tous les endroits où Sa Majesté devait passer. Pour la Reine, c'étaient un fifre et un tambour, et pour l'Infante, un hautbois. Quand ils sortaient, tous ensemble, la trompette, le fifre, le tambour et le hautbois marchaient de compagnie, et, par ce moyen, si quelqu'un ne pouvait entrer au palais pour présenter son placet, il n'avait qu'à attendre le Roi sur son passage. L'on trouve, à huit lieues de Coïmbre, une fontaine dans un lieu appelé Cedima, laquelle attire et engloutit tout ce qui touche son eau. On en fait souvent l'expérience sur de gros troncs d'arbres et, quelquefois, sur des chevaux qu'on en fait approcher et que l'on n'en retire qu'avec beaucoup de difficulté.
Mais ce qui cause plus d'étonnement, ajouta-t-elle, c'est le lac de la montagne de Strella, où l'on trouve quelquefois des débris de navires, de mâts rompus, d'ancres et de voiles, bien que la mer en soit à plus de douze lieues et qu'il soit sur le sommet d'une haute montagne. On ne comprend pas par où ces choses peuvent y entrer. J'écoutais avec un grand plaisir Doña Teresa, lorsque son mari et le reste de la compagnie vinrent nous interrompre. Don Augustin avait de l'esprit, et, malgré sa vieillesse, il l'avait fort agréable. Si ma curiosité n'est pas indiscrète, me dit-il, apprenez-moi, Madame, de quoi cette enfant vous a entretenue. Mi tio, reprit-elle (tio veut dire oncle), vous pouvez bien croire que c'est du Portugal. Oh! je m'en doutais déjà, s'écria-t-il, c'est toujours là qu'elle prend son champ de bataille. Mon Dieu! dit-elle, nous avons chacun le nôtre; et quand vous êtes une fois à votre Mexique, l'on ne saurait vous en arracher. Vous avez été aux Indes, repris-je, Doña Teresa m'a montré un serpent qu'elle m'a dit que vous y avez tué. Il est vrai, Madame, continua-t-il, et je vous entretiendrais avec plaisir de ce que j'y ai vu, s'il n'était temps de vous faire dîner. Mais, ajouta-t-il, je dois aller à Madrid, et, si vous le permettez, je vous mènerai Doña Teresa. C'est là, en effet, que je prendrai mon champ de bataille, et que je vous apprendrai des choses que vous ne serez pas fâchée de savoir. Je l'assurai qu'il me ferait un sensible plaisir de me donner un témoignage, de son souvenir si obligeant, que je serais ravie de voir la belle Doña Teresa, et de l'entendre parler des Indes, lui qui parlait si bien de toutes choses. Il me prit par la main, et me fit descendre dans un salon pavé de marbre, où il n'y avait que des tableaux au lieu de tapisseries et des carreaux rangés autour. Le couvert était mis sur une table pour les hommes, et il y avait à terre, sur le tapis, une nappe étendue avec trois couverts, pour Doña Teresa, moi et ma fille.
Je demeurai surprise de cette mode, car je ne suis pas accoutumée à dîner ainsi. Cependant, je n'en témoignai rien, et je voulus y essayer, mais je n'ai jamais été plus incommodée; les jambes me faisaient un mal horrible; tantôt je m'appuyais sur le coude, tantôt sur la main; enfin, je renonçais à dîner, et mon hôtesse ne s'en apercevait point, parce qu'elle croyait que les dames mangent par terre en France comme en Espagne. Mais Don Fernand de Tolède, qui remarqua ma peine, se leva avec Don Frédéric de Cardone, et ils me dirent l'un et l'autre qu'absolument je me mettrais à table. Je le voulais assez, pourvu que Doña Teresa s'y mît; elle ne l'osait à cause qu'il y avait des hommes, et elle ne levait les yeux sur eux qu'à la dérobée. Don Augustin lui dit de venir sans façon, et qu'il fallait me témoigner qu'ils étaient bien aises de me voir chez eux: mais ce fut quelque chose de plaisant quand cette petite dame fut assise sur un siége, elle n'y était pas moins embarrassée que je l'avais été sur le tapis; elle nous avoua, avec une ingénuité très-agréable, qu'elle ne s'était jamais assise dans une chaise, et que la pensée ne lui en était même pas venue[69]. Le dîner se passa fort gaiement, et je trouvai qu'il ne se pouvait rien ajouter à la manière obligeante dont j'avais été reçue dans cette maison. Je donnai à Doña Teresa des rubans, des épingles et un éventail. Elle était ravie, et elle fit plus de remercîments qu'elle n'aurait dû m'en faire pour un gros présent. Ses remercîments n'étaient pas communs, et l'on n'y remarquait rien de bas ni d'intéressé. En vérité, l'on a bien de l'esprit en ce pays; il paraît jusque dans les moindres bagatelles.
Il n'y avait pas une heure que j'étais partie de cette maison, lorsque je vis venir deux carrosses attelés chacun de six mules, qui allaient au grand galop, et plus vite que les meilleurs chevaux ne pourraient faire. J'aurais eu peine à croire que des mules eussent couru de cette force; mais, ce qui me surprit davantage, c'était la manière dont elles étaient attelées. Ces deux carrosses et leur attirail tenaient presque un quart de lieue de pays. Il y en avait un avec six glaces assez grandes, et fait comme les nôtres, excepté que l'impériale était fort basse, et, par conséquent, incommode. Il y a dedans une corniche de bois doré, si grosse, qu'il semble que ce soit celle d'une chambre. Il était doré par le dehors, ce qui n'est permis qu'aux ambassadeurs et aux étrangers. Leurs rideaux sont de damas et de drap cousus ensemble. Le cocher est monté sur une des mules de devant. Ils ne se mettent point sur le siége, quoiqu'il y en ait un, et, comme j'en demandai la raison à Don Frédéric de Cardone, il me répondit qu'on lui avait assuré que cette coutume était venue depuis que le cocher du comte-duc d'Olivares, menant son maître, entendit un secret important qu'il disait à un de ses amis; que ce cocher le révéla, et que la chose ayant fait grand bruit à la cour, parce que le comte accusait son ami d'indiscrétion, bien qu'il fût innocent, l'on a toujours pris la précaution de faire monter les cochers sur la première mule. Leurs traits sont de soie ou de corde, si extraordinairement longs, que, d'une mule à l'autre, il y a plus de trois aunes. Je ne comprends pas comment tout ne se rompt point en courant comme ils font. Il est vrai que, s'ils vont bien vite par la campagne, ils vont bien doucement par la ville: c'est la chose du monde la plus ennuyeuse, que d'aller ainsi à pas comptés. Quoique l'on n'ait que quatre mules dans Madrid, l'on se sert toujours d'un postillon. Ma parente était dans ce premier carrosse avec trois dames espagnoles. Les écuyers et les pages étaient dans l'autre qui n'était pas fait de même. Il avait des portières comme à nos anciens carrosses; elles se défont, et le cuir en est ouvert par en bas; de telle sorte que, quand les dames veulent descendre (elles qui ne veulent pas montrer leurs pieds), on baisse cette portière jusqu'à terre pour cacher le soulier. Il y avait des glaces deux fois grandes comme la main, attachées aux mantelets, avec une autre devant, et une autre derrière, pour appeler par là les laquais. Rien ne ressemble mieux à nos petites lucarnes de grenier. L'impériale du carrosse est couverte d'une housse de bouracan gris, avec de grands rideaux de même qui pendent en dehors sur le cuir, tirés tout autour fort longs et rattachés par de gros boutons à houppes; cela fait un très-vilain effet, et l'on est enfermé là dedans comme dans un coffre.
Ma parente était habillée, moitié à la française, moitié à l'espagnole; elle parut ravie de me voir, et ma joie ne cédait en rien à la sienne. Je ne la trouvai point changée quant à sa personne; mais je ne pus m'empêcher de rire de sa manière de parler; elle ne sait plus guère le français, quoiqu'elle le parle toujours, et qu'elle l'aime tant, qu'il lui a été impossible d'apprendre parfaitement aucune autre langue; de sorte qu'elle mêle l'italien, l'anglais et l'espagnol avec la sienne naturelle, et cela fait un langage qui surprend ceux qui savent comme moi qu'elle a possédé la langue française dans toute sa pureté, et qu'elle pouvait en faire des leçons aux plus habiles. Elle ne veut pas qu'on lui dise qu'elle l'a oubliée, et, en effet, elle ne peut le croire, parce qu'elle n'a pas discontinué de la parler chez elle avec quelques-unes de ses femmes, ou avec les ambassadeurs et les étrangers qui la savent presque tous. Cependant elle parle fort mal; car, si l'on n'est pas à la source, l'on ne saurait guère bien parler une langue qui change tous les jours, et dans laquelle il se fait sans cesse de nouveaux progrès.