On ne tient pas une meilleure conduite avec les marchands. Un homme ou une femme de qualité aimerait mieux mourir que de marchander une étoffe, des dentelles ou des bijoux, ni de reprendre le reste d'une pièce d'or; ils le donnent encore au marchand pour la peine de leur avoir vendu dix pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. S'ils ont un prix raisonnable, c'est que celui qui leur vend a la conscience assez bonne pour ne se prévaloir pas de leur facilité à donner tout ce qu'on leur demande, et comme ils ont crédit des dix années de suite, sans penser à payer, ils se trouvent à la fin accablés de leurs dettes.
Il est fort rare qu'ils s'embarquent dans de longs procès, et qu'ils laissent décréter leurs biens; ils s'exécutent eux-mêmes. Ils assemblent leurs créanciers, et ils leur donnent une certaine quantité de terres, dont ils jouissent pendant un temps. Quelquefois ils cèdent tout, et gardent une pension viagère, qui ne peut être arrêtée par les créanciers qui pourraient dans la suite leur prêter quelque chose. Mais afin qu'ils n'y soient pas trompés, on affiche les conventions du seigneur et de ses créanciers.
Tout le papier de chicane est marqué et coûte plus que le commun. Il y a un certain temps où l'on fait la distribution des procès. On les instruit à Madrid, et l'on n'y en juge guère. On met toutes les pièces d'une partie dans un sac; celles de l'autre dans un autre; l'instruction dans un troisième. Et quand le temps de distribuer un procès est venu, on les envoie aux parlements éloignés, de manière qu'on est bien souvent jugé sans en savoir rien. On écrit sur un registre où le procès a été envoyé, et on le tient fort secret. Quand l'arrêt est prononcé, on le renvoie à Madrid, et on le signifie aux parties. Cela épargne bien des peines et des sollicitations, qui devraient être toujours défendues. Quant aux affaires que l'on a ici, elles sont d'une longueur mortelle, soit à la cour, soit à la ville, et ruinent en peu de temps. Les praticiens espagnols sont grands fripons de leur métier.
Il y a plusieurs conseils différents, tous composés de personnes de qualité, et la plupart sont conseillers d'épée. Le premier est le conseil d'État, les autres s'appellent conseil suprême de guerre, conseil royal de Castille, alcaldes de cour, conseil de la Sainte-Inquisition, conseil des ordres, conseil sacré suprême et royal d'Aragon, conseil royal des Indes, conseil de la chambre de Castille, conseil d'Italie, conseil des Finances, conseil de la Croisade, conseil de Flandre, chambres pour le droit des maisons, chambres pour les bois de Sa Majesté, chambre des millions.
On a si peu d'économie ici, que lorsqu'un père meurt et qu'il laisse de l'argent comptant et des pupilles, l'on enferme l'argent dans un bon coffre sans le faire profiter. Par exemple, le duc de Frias, dont la veuve est remariée au connétable de Castille[96], a laissé trois filles, et six cent mille écus comptants. On les a mis dans trois coffres, avec le nom de chacune des petites filles. L'aînée n'avait pas sept ans; elle est mariée à présent, en Flandre, au comte de Ligne. Les tuteurs ont toujours gardé les clefs de ces coffres, et n'ont ouvert celui de l'aînée que pour en compter l'argent à son mari. Voyez quelle perte d'intérêts; mais ils disent que ce serait bien pis s'ils venaient à perdre le principal; qu'on croit quelquefois l'avoir bien placé, et qu'il l'est fort mal; qu'une banqueroute fait tout perdre, et qu'ainsi il vaut mieux ne rien gagner que de hasarder le bien des pupilles.
Il est temps que je finisse, ma chère cousine, je craindrais de vous fatiguer par une plus longue lettre. Je vous supplie de faire rendre toutes celles que je vous envoie et de me pardonner la liberté que je prends. Adieu, je vous embrasse et je vous aime toujours de tout mon cœur.
A Madrid, ce 17 avril 1679.
DIXIÈME LETTRE.
Vous m'avez fait un grand plaisir de m'apprendre que vous recevez toutes mes lettres, car j'étais en peine des deux dernières. Et puisque vous le voulez, ma chère cousine, je continuerai de vous informer de tout ce qui se passe ici et de tout ce que j'y vois.