Le palais royal est situé sur une éminence dont la pente va jusqu'aux bords de la rivière nommée Mançanarez. Ses vues s'étendent sur la campagne qui, en ce lieu-là, est assez agréable. L'on y va par la Calle Mayor, c'est-à-dire par la Grand'Rue. En effet, elle est fort longue et fort large. Plusieurs maisons considérables en augmentent la beauté. Une place spacieuse est devant le palais. Les personnes, de quelque qualité qu'elles soient, n'entrent point en carrosse dans la cour. On arrête sous la grande voûte de la porte, à moins qu'on y fasse des feux de joie ou quelque course de masques, car alors les carrosses y entrent. Un fort petit nombre de hallebardiers se tiennent à la porte. Lorsque je demandai pourquoi un si grand Roi avait si peu de monde à le garder: Comment, Madame, me dit un Espagnol, ne sommes-nous pas tous ses gardes? Il règne trop bien dans le cœur de ses sujets pour en devoir rien craindre, et pour s'en défier. Le palais est à l'extrémité de la ville, vers le midi. Il est bâti de pierres fort blanches. Deux pavillons de briques terminent la façade; le reste n'est point régulier. Il y a derrière deux cours carrées, bâties chacune des quatre côtés. La première est ornée de deux grandes terrasses qui règnent tout du long. Elles sont élevées sur de hautes arcades; des balustres de marbre bordent ces terrasses, et des bustes de la même matière ornent la balustrade. Ce que j'y ai trouvé d'assez singulier, c'est que les statues des femmes ont du rouge aux joues et aux épaules. On entre par de beaux portiques qui conduisent au degré, lequel est extrêmement large. On trouve des appartements remplis d'excellents tableaux, de tapisseries admirables, de statues très-rares, de meubles magnifiques, en un mot de toutes les choses qui conviennent à un palais royal[97]. Mais il y a plusieurs chambres qui sont obscures. J'en ai vu qui ne reçoivent de jour que par la porte, et auxquelles l'on n'a pas fait de fenêtres. Celles qui en ont ne sont guère plus claires, parce que les ouvertures sont fort petites. Ils disent que les chaleurs sont si grandes, qu'il faut éviter, tant que l'on peut, de laisser entrer le soleil. Il est encore vrai que le verre est rare et fort cher, de sorte qu'à l'égard des autres maisons, il y a beaucoup de fenêtres sans vitres, et lorsqu'on vient à parler d'une maison où il ne manque rien, l'on dit: En un mot, elle est vitrée. Ce défaut de vitre ne paraît point au dehors à cause des jalousies. Le palais est orné de plusieurs balcons dorés qui font un très-bel effet. Tous les conseils s'y tiennent, et lorsque le Roi y veut aller, il passe par des galeries et des corridors sans être aperçu[98]. Il y a bien du monde persuadé que le château de Madrid, que François Ier fit bâtir proche du bois de Boulogne, a été pris sur le modèle du palais du Roi d'Espagne; mais c'est une erreur, rien n'est moins ressemblant. Les jardins ne répondent pas à la dignité de ce lieu. Ils ne sont ni aussi étendus ni aussi bien cultivés qu'ils devraient être. Le terrain, comme je l'ai marqué, s'étend jusqu'au bord du Mançanarez. Tout est enclos de murailles, et si ces jardins ont quelque beauté, elle vient toute de la nature. On travaille avec application à mettre l'appartement de la jeune Reine en état de la recevoir. Tous ses officiers ont été nommés, et le Roi l'attend avec la dernière impatience.

Le Buen-Retiro est une maison royale à l'une des portes de la ville. Le comte-duc y fit faire d'abord une petite maison qu'il nomma Galinera, pour mettre des poules fort rares qu'on lui avait données, et comme il allait les voir assez souvent, la situation de ce lieu, qui est sur le penchant d'une colline et dont la vue est très-agréable, l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre gros corps de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au milieu un parterre rempli de fleurs et une fontaine dont la statue, qui jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les contre-allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce bâtiment a le défaut d'être trop bas. Les appartements en sont vastes, magnifiques et embellis de bonne peinture. Tout y brille d'or et de couleurs vives dont les plafonds et les lambris sont ornés[99]. Je remarquai dans une grande galerie l'entrée de la Reine Élisabeth, mère de la feue Reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au cou et un guard-infant. Elle a un petit chapeau garni de pierreries avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture et de dorure. L'on peut être quinze dans chaque loge sans s'incommoder. Elles ont toutes des jalousies, et celle où se met le Roi est fort dorée. Il n'y a ni orchestre ni amphithéâtre; on s'assoit dans le parterre sur des bancs. On voit, au bord de la terrasse, la statue de Philippe II, sur un cheval de bronze. Cette pièce est d'un prix considérable. Les curieux se font un plaisir de dessiner le cheval. Le parc a plus d'une grande lieue de tour. On y trouve plusieurs pavillons détachés fort jolis et dans lesquels il y a assez de logement. Ce n'a pas été sans beaucoup de frais, que l'on a fait venir des sources d'eau vive dans un canal et dans un carré d'eau sur lequel le Roi a de petites gondoles peintes et dorées. Il y va pendant les grandes chaleurs de l'été, parce que les fontaines, les arbres et les prairies rendent cet endroit plus frais et plus agréable que les autres. Il y a des grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la campagne et qui plaît infiniment.

La Casa del Campo sert de ménagerie. Elle n'est pas grande, mais sa situation est belle, étant au bord du Mançanarez. Les arbres y sont fort hauts, et fournissent de l'ombre en tout temps. Je parle des arbres de ce pays-ci, parce que l'on n'y en trouve que très-peu. Il y a de l'eau en divers endroits, particulièrement un étang qui est entouré de grands chênes. La statue de Philippe IV est dans le jardin. Ce lieu est un peu négligé. J'y ai vu des lions, des ours, des tigres et d'autres animaux féroces, lesquels vivent longtemps en Espagne, parce que le climat n'est guère différent de celui d'où ils viennent. Bien des gens y vont rêver, et les dames choisissent ordinairement cet endroit pour s'y promener, parce qu'il est moins fréquenté que les autres. Mais j'en reviens au Mançanarez. C'est une rivière qui n'entre point dans la ville. En de certains temps, ce n'est ni une rivière ni un ruisseau, quoiqu'elle devienne quelquefois si grosse et si rapide, qu'elle entraîne tout ce qu'elle trouve sur son passage. Pendant l'été, on s'y promène en carrosse. Les eaux en sont tellement basses dans cette saison, qu'à peine pourrait-on s'y mouiller le pied, et cependant en hiver elle inonde tout d'un coup les campagnes voisines[100]. Cela tient de ce que les neiges qui couvrent les montagnes, venant à se fondre, les torrents d'eau entrent avec abondance dans le Mançanarez. Philippe II fit bâtir un pont dessus, que l'on nomme le pont de Ségovie. Il est superbe, et pour le moins aussi beau que le Pont-Neuf, qui traverse la Seine à Paris. Quand les étrangers le voient, ils s'éclatent de rire. Ils trouvent qu'il est ridicule d'avoir fait un tel pont dans un lieu où il n'y a point d'eau. Il y en eut un qui dit plaisamment là-dessus, qu'il conseillerait de vendre le pont pour acheter de l'eau.

La Floride est une maison très-agréable et dont les jardins plaisent infiniment. Des statues d'Italie, et de la main des meilleurs maîtres, y sont en grand nombre. Les eaux y font un doux murmure qui charme avec l'odeur des fleurs, dont on a pris soin de rassembler les plus rares et les plus odoriférantes. On descend de là au Prado Nuevo, où il y a des fontaines jaillissantes, et les arbres y sont extrêmement hauts. C'est une promenade qui, pour n'être pas unie, n'en est guère moins agréable, sa pente étant si douce que l'on ne s'aperçoit guère de l'inégalité de ce lieu.

Il y a encore la Carzuela, qui n'a que des beautés champêtres, et quelques salles assez fraîches, où le Roi passe et se repose au retour de la chasse. Mais la vue en fait le plaisir, et l'on aurait pu y ménager de grandes beautés.

Pour vous parler d'autre chose que des maisons du Roi, je vous dirai, ma chère cousine, que le premier jour de mai, l'on fait le cours hors la porte de Tolède. Cela se nomme el sotillo, et personne ne se dispense d'y aller. J'y ai donc été, bien plus pour y voir que pour être vue, quoique mes habits à la française me rendent assez remarquable et m'attirent bien des regards. Les femmes de grande qualité ne se vont promener en toute leur vie que la première année de leur mariage, j'entends aux promenades publiques, et encore c'est tête-à-tête, avec leur époux, la dame au fond, le mari au-devant, les rideaux tout ouverts, et elle est fort parée. Mais c'est une sotte chose à voir que ces deux figures droites comme des cierges, qui se regardent sans se dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destinés à la promenade; tout Madrid y va, le Roi s'y trouve rarement[101]; mais excepté Sa Majesté et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces longs traits qui tiennent un si grand espace de pays, que tous les chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames qui ne sont pas de celles du premier rang, qui vont à ces promenades, leurs rideaux tout fermés. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attachées aux mantelets du carrosse. Le soir, il y vient aussi de grandes dames incognito. Elles se font même un plaisir d'aller au Prado à pied quand la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leur tête. Ce sont des espèces de capes d'une étoffe de laine, qui les couvrent. Elles les bordent de soie noire. Il n'y a que les femmes du commun et celles qui cherchent des aventures qui en portent; mais quelquefois, comme je vous le dis, il y a des dames de la cour qui vont en cet équipage. Les cavaliers, de leur côté, mettent pied à terre et leur disent des mots nouveaux; mais à bien attaqué, bien défendu.

Le comte de Berka, envoyé d'Allemagne, m'a conté que, comme il soupait l'autre jour, ses fenêtres fermées à cause du froid, l'on frappa assez fort contre les jalousies de la salle. Il envoya voir qui c'était: on trouva trois femmes en mantilles blanches qui prièrent qu'on leur ouvrît les fenêtres afin qu'elles pussent le voir. Il leur manda qu'elles seraient plus commodément dans la salle. Elles entrèrent toutes cachées et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il fut à table. Il les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures, elles ne voulurent faire ni l'un ni l'autre, et, après lui avoir dit beaucoup de plaisanteries où la vivacité de leur esprit parut tout entière, elles sortirent. Il avait reconnu que c'étaient les duchesses de Medina-Celi, d'Ossone et d'Uzeda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs ont la liberté d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite d'audience); mais il en voulut avoir une plus forte certitude et il les fit suivre. On les vit rentrer chez elles par une fausse porte où quelques-unes de leurs femmes les attendaient. Ces petits déguisements ne se passent pas toujours avec autant d'innocence.

Pour les hommes, lorsqu'il est nuit, ils se promènent à pied dans le Prado. Ils abordent les carrosses où ils voient des dames, s'appuyant sur la portière, et jetant des fleurs et des eaux parfumées sur elles. Quand on le leur permet, ils entrent dans le carrosse avec elles.

A l'égard de la promenade du premier de mai; c'est un vrai plaisir de voir les bourgeois et le peuple assis, les uns dans les blés, les autres sur le bord du Mançanarez; quelques-uns à l'ombre, quelques autres au soleil, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis ou leurs maîtresses. Les uns mangent une salade d'ail et d'oignons; les autres, des œufs durs; quelques-uns du jambon et même des Galinas de leche (ce sont des poulardes excellentes). Tous buvant de l'eau comme des canes, et jouant de la guitare ou de la harpe[102]. Le Roi y vint avec Don Juan, le duc de Medina-Celi, le connétable de Castille et le duc de Pastrane. Je vis seulement son carrosse de toile cirée verte, tiré par six chevaux pies, les plus beaux de l'univers, tout chargés de petites papillotes d'or et de nœuds de ruban couleur de rose. Les rideaux du carrosse étaient de damas vert avec une frange d'or; mais si bien fermés que l'on ne pouvait rien remarquer que par les petites glaces des mantelets. C'est la coutume que lorsque le Roi passe on s'arrête, et, par respect, on tire les rideaux; mais nous en usâmes à la mode française, et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de faire une profonde révérence. Le Roi remarqua que j'avais sur moi une épagneule que la marquise d'Alhuye, qui est une fort aimable dame, m'avait priée de porter à la connétable Colonne, et, comme je l'aimais fort, elle me l'envoyait de temps en temps. Le Roi me la fit demander par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel marchait à cheval à côté de la portière. Je la donnai aussitôt, et elle eut l'honneur d'être caressée par Sa Majesté, qui trouva les petites sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort à son gré. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya savoir si je voulais bien qu'il les prît pour Daraxa; c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Vous jugez bien, ma chère cousine, ce que je répondis. Il me renvoya l'épagneule sans collier et sans boucles, et il chargea le comte de Los Arcos de me donner une boîte d'or tout unie, pleine de pastilles qu'il avait sur lui, souhaitant que je la gardasse. Elle est d'un prix fort médiocre, mais je l'estime infiniment venant d'une telle main.