Ce fut Don Juan, qui est un des amis de ma parente, qui m'attira cette marque de la bonté du Roi; car il savait que j'étais à Madrid, bien que je n'eusse pas encore eu l'honneur de le voir.
Deux jours après, comme j'étais seule dans mon appartement, occupée à peindre un petit ouvrage, je vis entrer un homme que je ne connaissais point, mais qui me parut d'assez bonne mine, pour juger à sa physionomie qu'il était de qualité. Il me dit que, n'ayant pas trouvé ma parente, il avait résolu de l'attendre, parce qu'il avait une lettre à lui donner. Après quelques moments de conversation, il la fit tomber sur Don Juan, et il me dit qu'il ne doutait point que je ne le visse souvent. Je répliquai qu'il était bien vrai que depuis que j'étais arrivée, ce prince était venu voir ma parente, mais qu'il ne m'avait pas demandée. C'est, peut-être, ajouta-t-il, que vous étiez malade ce jour-là. Je n'ai point été malade, répliquai-je, et j'aurais été bien aise de le voir et de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du bien et du mal, et que je voudrais démêler si on lui fait tort ou justice. Ma parente, à qui je l'ai témoigné, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est si dévot qu'il ne veut parler à aucune dame. Serait-il possible, dit-il en souriant, que la dévotion lui eût si fort renversé l'esprit? Pour moi, je me persuade qu'il vous a demandée, et qu'on lui a assuré que vous aviez la fièvre. La fièvre, repris-je, voilà qui me paraît bien positif. Hé! de grâce, comment le savez vous? Ma parente arriva dans ce moment. Elle demeura fort surprise de trouver Don Juan avec moi, et je ne le fus pas moins qu'elle, car je ne savais point que ce fût lui. Il lui dit plusieurs fois qu'il ne lui pouvait pardonner l'idée qu'elle m'avait donnée de lui; qu'il n'était point un bigot, et qu'il était persuadé que la dévotion ne rendait personne sauvage.
Je le trouvai fort bien fait, l'air galant, les manières polies et civiles, extrêmement d'esprit et de vivacité. Comme ma parente en a beaucoup, elle se défendit fort bien du reproche qu'il lui faisait; mais lorsqu'il fut parti, elle me pensa manger de lui avoir dit que je n'avais point la fièvre. Je voulus m'excuser sur ce que j'ignorais qu'elle lui eût dit elle-même, et que je ne savais point deviner. Elle me répliqua qu'il fallait deviner à la cour, et que, à moins de cela, l'on y faisait le personnage d'une bête.
Elle demanda au prince s'il était vrai que la Reine-mère eût écrit au Roi pour le prier qu'elle pût le voir et qu'il l'eût refusé. Il en convint, et que c'était aussi la seule raison qui empêchait Sa Majesté d'aller à Aranjuez, de peur qu'elle vînt l'y trouver malgré la défense qui lui était faite de sortir de Tolède. Quoi! seigneur, m'écriai-je, le Roi ne veut pas voir la Reine sa mère? Dites plutôt, reprit-il, que c'est la politique de l'État qui défend aux souverains de suivre leurs inclinations quand elles ne s'accordent pas avec le bien public. Nous avons pour maxime, dans le conseil d'État, de consulter toujours l'esprit du grand Charles-Quint dans toutes les affaires difficiles; nous examinons ce qu'il aurait fait dans telle ou telle rencontre, et nous tâchons de le faire à notre tour. Pour moi, j'ai trouvé, avec bien d'autres, qu'il n'aurait pas vu sa mère, après avoir eu lieu de l'exiler; et, le Roi en est si persuadé, qu'il lui a répondu que cela ne se pouvait. Il ne me fut pas malaisé de connaître que Don Juan accommodait le génie de Charles-Quint au sien propre.
Le Roi est allé au Buen-Retiro, où j'ai eu l'honneur de le voir pour la première fois à la comédie, car il ouvrit les jalousies de sa loge pour nous regarder dans la nôtre, parce que nous étions vêtues à la française. L'ambassadrice de Danemark y était habillée de même, et si belle, qu'il dit au prince de Monteleon que nous étions toutes à son gré, mais que c'était dommage que nous ne fussions coiffées et mises à l'espagnole; que plus il regardait l'habit des dames françaises, plus il lui semblait choquant; que celui des hommes ne l'était pas tant. On jouait devant lui l'opéra d'Alcine; j'y eus peu d'attention, parce que je regardais toujours le Roi pour vous le dépeindre. Je vous dirai qu'il a le teint délicat et blanc, le front grand, les yeux beaux et doux, le visage fort long et étroit, les lèvres très-grosses comme tous ceux de la maison d'Autriche, et la bouche grande, le nez extrêmement aquilin, le menton pointu et relevé, les cheveux blonds en quantité, tout plats et passés derrière les oreilles; la taille assez haute, droite et déliée, les jambes menues et presque tout unies[103]. Il a naturellement beaucoup de bonté, il est enclin à la clémence, et, de plusieurs conseils qu'on lui donne, il prend celui qu'il croit le plus utile pour ses peuples; car il les aime fort. Il n'est point vindicatif; il est sobre, il aime à donner, il est pieux; ses inclinations sont portées au bien, son humeur égale et d'un accès facile. Il n'a pas eu toute l'éducation qui sert à former l'esprit. Il n'en manque pourtant point. Je vais vous en marquer quelques traits que l'on m'a racontés, et encore qu'ils ne soient pas importants, cela fait toujours plaisir à savoir.
Il n'y a pas longtemps que madame la connétable Colonne, qui était en religion à San-Domingo, étant sortie de cette abbaye où elle était rentrée et sortie plusieurs fois, les religieuses, fatiguées de son procédé, résolurent de ne la plus recevoir; et, en effet, la dernière fois qu'elle y voulut rentrer, elles lui dirent nettement qu'elle pouvait rester dans le monde, ou choisir une autre retraite que leur maison. Elle se sentit fort offensée de ce refus, qui ne convenait point à une personne de sa qualité et de son mérite. Elle fit agir ses amis auprès du Roi, et il envoya dire à l'abbesse qu'elle eût à ouvrir sa porte à la connétable. L'abbesse et toutes les religieuses, s'obstinant dans leur refus, dirent qu'elles voulaient représenter leurs raisons à Sa Majesté, et qu'elles l'iraient trouver. Lorsqu'on rapporta au Roi la réponse de ces religieuses, il s'éclata de rire et dit: J'aurai bien du plaisir de voir cette procession de nonnes, qui viendront en chantant: Libera nos, Domine, de la condestabile.
Elles n'y allèrent pourtant pas, et elles prirent le parti de l'obéissance, qui est toujours le meilleur[104].
Il pleuvait, il y a quelques jours, le tonnerre était effroyable; le Roi, qui se divertit quelquefois à faire des petites malices à ses courtisans, commanda au marquis d'Astorga d'aller l'attendre sur la terrasse du palais. Le bon vieillard lui dit en riant: Sire, serez-vous longtemps à venir? Pourquoi, dit le Roi? C'est, répliqua-t-il, que Votre Majesté n'aura qu'à faire apporter un cercueil pour me mettre dedans, car il n'y a pas d'apparence que je résiste à un temps comme celui-ci. Allez, allez, marquis, dit le Roi, j'irai vous trouver. Le marquis sortit, et, sans balancer, il monta dans son carrosse et s'en alla chez lui. Au bout de deux heures, le Roi dit: Assurément, le bonhomme est pénétré jusqu'aux os; qu'on le fasse descendre, je veux le voir en cet état. On dit au Roi qu'il ne s'y était pas exposé; sur quoi il dit, qu'il n'était pas seulement vieux, mais qu'il était fort sage.
On prit, il y a peu, une des plus belles courtisanes de Madrid, déguisée en homme auprès du palais; elle avait attaqué son amant, dont elle croyait avoir sujet de se plaindre. Celui-ci, l'ayant reconnue au son de sa voix et à la manière dont elle se servait de son épée, ne voulut point employer la sienne pour se défendre; bien loin de là, il ouvrit son jubon, qui est une veste, et lui laissa l'entière liberté de le frapper. Il croyait peut-être qu'elle n'aurait pas assez de colère ou de courage pour le faire; mais il se trompa, et elle lui porta un coup de toute sa force qui le fit tomber très-blessé. A peine eut-elle vu couler son sang, qu'elle se jeta par terre et fit des cris effroyables; elle se déchira le visage avec ses ongles et s'arracha les cheveux. Le peuple, s'étant amassé autour d'elle, vit bien, à son air et à ses longs cheveux, que c'était une femme. Ainsi la justice l'arrêta, et quelques seigneurs qui passaient dans ce même moment, l'ayant vue, contèrent au Roi ce qui venait d'arriver. Il voulut lui parler, on l'amena devant lui. Est-ce toi, lui dit-il, qui a blessé un homme près du palais? Oui, Sire, répondit-elle, j'ai voulu me venger d'un ingrat. Il m'avait promis de me garder son cœur, j'ai su qu'il l'a donné à une autre. Et pourquoi donc, reprit-il, es-tu si affligée puisque tu t'es vengée? Ah! Sire, continua-t-elle, je me suis punie en cherchant à me venger. Je suis au désespoir, je supplie Votre Majesté d'ordonner qu'on me fasse mourir, car je mérite le dernier châtiment. Le Roi en eut compassion, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: En vérité, dit-il, j'ai peine à croire qu'il y ait au monde un état plus malheureux que celui d'aimer sans être aimé. Va, continua-t-il, tu as trop d'amour pour avoir de la raison. Tâche d'être plus sage que tu ne l'as été et n'abuse point de la liberté que je te fais rendre. Elle se retira, sans être menée, dans le lieu où l'on enferme les misérables qui ont une mauvaise conduite[105].
Tout ce que je vous ai dit du Roi m'a éloignée de l'opéra d'Alcine. Je le vis le premier jour avec tant de distraction que lorsque j'y retournai il me parut tout nouveau. Il n'a jamais été de si pitoyables machines. On faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui tenait d'un bout du théâtre à l'autre. Le soleil était brillant par le moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé, dans chacune desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des enchantements et qu'elle invoquait les démons, ils sortaient commodément des enfers avec des échelles; le gracioso, c'est-à-dire le bouffon, dit cent impertinences. Les musiciens ont la voix assez belle, mais ils chantent trop de la gorge. On avait autrefois l'indulgence de laisser entrer beaucoup de gens dans la salle, quoique le Roi y fût. Cette coutume est changée, il n'y entre plus que de grands seigneurs, et, tout au moins, des titrés ou des chevaliers des trois ordres militaires. Cette salle est assurément fort belle, elle est toute peinte et dorée; les loges, ainsi que je vous l'ai marqué, sont toujours grillées de jalousies comme celles que nous avons à l'Opéra; mais elles tiennent depuis le haut jusqu'en bas, et il semble que ce soient des chambres. Le côté où le Roi se met est magnifique. Au reste, la plus belle comédie du monde, j'entends de celles que l'on joue dans la ville, est bien souvent approuvée ou blâmée selon le caprice de quelque misérable. Il y a, entre autres, un cordonnier qui en décide, et qui s'est acquis un pouvoir si absolu de le faire, que lorsque les auteurs les ont achevées, ils vont chez lui pour briguer son suffrage. Ils lui lisent leurs pièces; le cordonnier prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut pourtant essuyer. Au bout de tout cela, quand il se trouve à la première représentation, tout le monde a les yeux attachés sur le geste et les actions de ce faquin. Les jeunes gens, de quelque qualité qu'ils soient, l'imitent. S'il bâille, ils bâillent; s'il rit, ils rient. Enfin l'impatience le prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se met à siffler. En même temps, cent autres sifflets font retentir la salle d'un ton si aigu, qu'il rompt la tête aux spectateurs. Voilà mon pauvre auteur au désespoir, et toutes ses veilles et ses peines à la merci de la bonne ou de la méchante humeur d'un maraud[106].