Il y a, dans la salle de ces comédiens, un certain endroit que l'on nomme la casuela (c'est comme l'amphithéâtre); toutes les dames d'une médiocre vertu s'y mettent, et tous les grands seigneurs y vont pour causer avec elles. Il s'y fait quelquefois tant de bruit, que l'on n'entendrait point le tonnerre, et elles disent des choses si plaisantes, qu'elles font mourir de rire, car leur vivacité n'est arrêtée par aucune bienséance. Elles savent, de plus, les aventures de tout le monde; et, s'il y avait un bon mot à dire sur Leurs Majestés, elles aimeraient mieux être pendues un quart d'heure après que d'avoir manqué à le dire.

On peut dire que les comédiennes sont adorées dans cette cour. Il n'y en a aucune qui ne soit la maîtresse d'un fort grand seigneur, et pour laquelle il ne se soit fait plusieurs combats, où il y a eu bien des gens tués. Je ne sais pas ce qu'elles disent de si joli; mais, en vérité, ce sont les plus vilaines carcasses du monde. Elles font une dépense effroyable, et on laisserait plutôt périr toute sa maison de faim et de soif que de souffrir qu'une gueuse de comédienne manquât des choses les plus superflues[107].

Nous sommes dans une saison assez incommode, parce que c'est l'usage de faire prendre le vert aux mules, et presque tout le monde est à pied. On ne voit, dans ce temps, que de l'herbe qu'on porte de tous les côtés, et les plus grands seigneurs gardent à peine deux mules pour les mener; ils prennent, à cause de cela, le parti d'aller souvent à cheval.

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits pour ces sortes de fêtes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort recherchés. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu parler, je n'en avais point vu jusqu'à présent, et le jeune comte de Koenigsmarck, qui est Suédois, voulut tauriser pour une fille de mes amies, de sorte que je fus encore plus empressée à me rendre à la Plaza Major, où ma parente, en qualité de titulada de Castille, avait son balcon marqué et paré d'un dais, avec des tapis et des carreaux du garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se passe à ces sortes de fêtes, je dois vous dire que lorsque le Roi ordonne que l'on en fasse, l'on mène dans les montagnes et dans les forêts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des mandarines. On sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-là. Et comme elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent dans certaines palissades que l'on met exprès le long des chemins, qui sont quelquefois de trente à quarante lieues. Plusieurs hommes armés de demi-piques et bien montés, chassent ces taureaux et les empêchent de retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligés de les combattre dans ces barrières, et souvent l'on y est tué ou blessé.

Des gens qui sont postés exprès sur les chemins, viennent donner avis du jour que les taureaux arrivent à Madrid; et l'on met de même des palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal à personne. Les mandarines, qui sont de vraies traîtresses, marchent toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'à la place destinée pour la course, où l'on dresse exprès une grande écurie avec des ais propres à les enfermer. Il y en a quelquefois trente, quarante et jusqu'à cinquante. Cette écurie a deux portes, les mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils se trouvent pris.

Après qu'ils se sont reposés quelques heures, on les fait sortir de l'écurie, les uns après les autres, dans la grande place, où il vient quantité de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le taureau par les cornes, les autres l'arrêtent par la queue; parce qu'ils le marquent à la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les oreilles, on les nomme herradores. Ceci ne se passe pas si paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tuées, et c'est un prélude de la fête qui fait toujours beaucoup de plaisir au peuple, soit qu'il aime à voir répandre du sang, ou qu'il aime seulement les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui donnent lieu de faire ensuite de longues réflexions. Mais s'il en fait sur ce qui arrive de fâcheux dans cette fête, il ne paraît pas qu'il en profite, car il est toujours prêt à s'exposer dans toutes les courses que l'on fait.

On donne à manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course, et même on les connaît pour les fils ou les frères de ceux qui ont bien fait du carnage aux fêtes précédentes. On attache à leurs cornes un long ruban; à la couleur du ruban tout le monde les reconnaît et cite l'histoire de leurs ancêtres: que l'aïeul ou le trisaïeul de ces taureaux tuèrent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposés, on sable la Plaza Major, et l'on met tout autour des barrières de la hauteur d'un homme, qui sont peintes des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large, avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bâties, et sont toutes semblables, faites en manière de pavillons, à cinq étages, et à chacun un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitrées. Celui du Roi est plus avancé que celui des autres, plus spacieux et tout doré. Il est au milieu d'un des côtés avec un dais au-dessus. Vis-à-vis, sont les balcons des ambassadeurs qui ont séance quand il tient chapelle, c'est-à-dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur, l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie: ceux d'Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, et des autres princes protestants, ne tiennent pas de rang là. Les conseils de Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes, des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont à la droite du Roi.

On les reconnaît aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi tout brodés d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et les titulados, sont placés chacun son rang, et aux dépens du Roi ou de la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent là.

On donne de la part du Roi, à tous ceux que je viens de marquer, une collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sèches et des eaux glacées, des gants, des rubans, des éventails, des pastilles, des bas de soie et des jarretières. De sorte que ces fêtes-là coûtent toujours plus de cent mille écus. Cette dépense se prend sur les amendes qui sont adjugées au Roi ou à la ville. C'est un fonds auquel on ne toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand péril, et, si on le faisait, il en pourrait arriver une sédition, tant le peuple est enchanté de cette sorte de plaisir.