La flotte consiste en plusieurs vaisseaux chargés de marchandises que l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidité du gain l'emporte sur les défenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si chargés, que si l'on venait à les attaquer, ils ne pourraient se défendre. Lorsque les navires partent, l'expédition que les marchands obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, coûte pour chacun depuis trois jusqu'à six mille écus, selon que les vaisseaux sont grands. Il est aisé de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est assuré de gagner bien davantage.
Les galions ne vont que jusqu'à Porto-Velo, où l'on apporte tout l'argent du Pérou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le voyage jusqu'à la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San Lucar à Carthagène des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent à Porto-Velo. C'est un bourg situé sur la côte de l'Amérique. L'air en est très-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre côté de l'isthme, à dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de Panama où l'on apporte du Pérou une grande quantité d'argent en barre, et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu'à Porto-Velo où sont les galions, et où il se tient une des plus grandes foires de l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y débite au moins pour vingt millions d'écus de toutes sortes de marchandises d'Europe, que l'on paye comptant. Après que la foire est finie, les galions retournent à Carthagène, où il se fait un assez gros commerce de marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien que de la Morigenta. Ensuite il vont à la Havane prendre les choses nécessaires pour leur voyage, et de ce lieu à Cadix, ils reviennent d'ordinaire en deux mois.
Mais à l'égard de la flotte, elle s'arrête à Porto-Rico, pour se rafraîchir. Elle se rend à la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y décharge ses marchandises que l'on porte par terre à quatre-vingts lieues de là, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientôt faite, et la flotte part ensuite pour venir à la Havane. Mais il faut que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, à cause des vents du nord. Le voyage des galions au Pérou est ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de quatorze; quelques particuliers y vont aussi à leurs frais, après en avoir obtenu une permission du Roi, et s'être fait enregistrer à la contratacion de Séville. Ceux-là vont aux côtes de San-Domingo, Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].
Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le Roi, soit apporté par un galion. On donne cet argent à un maître de la monnaie, lequel paye au Roi six mille écus toutes les fois qu'il fait le voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les mains, ce qui va fort loin. A l'égard de l'argent des particuliers, il vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui doit en rendre compte.
Il y a un certain droit appelé avarie, c'est-à-dire qu'on le prend sur les marchandises enregistrées et sur l'argent que l'on rapporte des Indes. Ce droit est si considérable, qu'il fournit à ce qu'il faut pour mettre les galions et la flotte en état de faire le voyage, bien que la dépense monte à neuf cent mille écus. Celle de la flotte n'est pas si grande.
Celui que le Roi choisit pour être général des galions lui avance quatre-vingts ou cent mille écus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros intérêt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi, à proportion de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache qui va avec les galions et s'en sépare au golfe de Las Jeguas. Elle va aux îles de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour le droit du cinquième, c'est-à-dire le cinquième de tout ce que l'on pêche de perles, et ensuite elle se rend à Carthagène.
L'on a découvert, il y a peu d'années, à soixante-dix lieues de Lerma, des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Pérou et de tout le reste des Indes occidentales rendent le cinquième au Roi, tant de l'or que de l'argent et des émeraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au port d'Arica, on l'envoie de là à Callao. C'est un des ports de Lima où les galions viennent le recevoir. Le royaume du Pérou rend, chaque année, en or et en argent, la valeur de onze millions d'écus[120]. On tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'écus et des marchandises qui sont ordinairement des émeraudes, de l'or, de l'argent, de la cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campêche, du bejouar et des cuirs.
On a été longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a présentement, et cela pourra faire tort aux étoffes que l'on apporte d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisément. Le Roi a dans les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du bénéfice des indulgences.
Les Indiens idolâtres ne sont point soumis à l'Inquisition des Indes; elle n'est établie que contre les hérétiques et les Juifs. On ne souffre point que les étrangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un, il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que très-rarement.
Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beautés de la ville de Mexique, les églises, les palais, les places publiques, les richesses, la profusion, la magnificence et les délices; une ville si heureusement située, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un printemps continuel, où les chaleurs n'ont rien d'excessif, et où l'on ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent également les arbres. La récolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de l'année; les lacs sont pleins de poisson, les prairies chargées de bétail; les forêts, d'excellent gibier et de bêtes fauves. La terre ne semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y découvre des mines de pierreries, et l'on y pêche les perles. Ah! m'écriai-je, allons vivre dans ce pays-là, et quittons celui-ci. Une telle description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il vous plaît, Madame, dis-je à Doña Tereza en riant, que vous soupiez avant de partir. Je la pris aussitôt par la main, et nous entrâmes dans la salle où j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens, qui sont assez mauvais, et qui, à mon avis, ne se peuvent rendre recommandables que par leur cherté. Mon cuisinier nous fit quelques ragoûts à la française, que Doña Tereza trouva si excellents, qu'elle me pria qu'on lui fît un mémoire de la manière dont on les apprêtait, et Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet, on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous demeurâmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'à quatre ou cinq heures du matin à cause des chaleurs, et que le meilleur temps est celui de la nuit.