Il y a de certains jours dans l'année où tout le monde se promène sur les ponts traversant le Mançanarès; mais, à présent, les carrosses entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux contribuent à le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de ces promenades-là; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrête en quelques endroits dans cette rivière, et l'on y demeure jusqu'à deux et trois heures après minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y portent à manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout cela est fort agréable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui s'y baignent; mais, en vérité, c'est d'une manière bien désagréable. L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voilà un bain, comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont on puisse user dans la rivière.

Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir qu'il faut, en faisant ici ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du côté de père et de mère, de viejos cristianos, c'est-à-dire d'anciens chrétiens. La tache que l'on doit craindre, est qu'il soit entré dans une famille des Juifs ou des Maures[121].

Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont été défendus de l'invasion des barbares par la hauteur et l'âpreté de leurs montagnes, ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les enfants prennent quelquefois le nom de leur mère, lorsqu'il est plus illustre que celui du père. Il est certain qu'il y a peu de familles qui n'aient été interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient été portés par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix connétables de Castille, de père en fils[122]. Une chose assez singulière, et qui, je pense, n'est établie en aucun autre pays, c'est que les enfants trouvés sont nobles, et jouissent du titre d'hidalgos et de tous les priviléges attachés à la noblesse. Mais il faut, pour cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvés, et qu'ils ont été nourris et élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants.

Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possèdent presque tout leur bien à titre de Mayorasgo, et lorsqu'il arrive que tous ceux du nom sont morts et aussi les plus proches parents mâles, s'il y a des fils naturels, ils héritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien domestique qui prend le nom et les armes de son maître, et qui devient héritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne dédaignent point de servir dans celles-là, et leurs espérances sont assez bien fondées, car il arrive souvent que les familles s'éteignent à cause que les Espagnoles ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.

Il est arrivé depuis peu une aventure bien funeste à une fille de qualité, nommée Doña Clara. Son cœur n'avait pu se défendre contre le mérite du comte de Castrillo[124], homme de la cour très-spirituel et très-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne cultivait point son bonheur. Bien que le père de cette aimable fille fût absent, elle n'en avait pas une plus grande liberté, parce que son frère, Don Henriquez, à qui son père l'avait recommandée, veillait incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler à ce qu'elle aimait, et c'était pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait. Elle résolut enfin de lui écrire et de chercher quelque moyen de lui faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui était de la dernière conséquence, elle hésitait à faire le choix d'une confidente, et elle resta ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'ayant jeté les yeux sur une de ses amies, qui lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse, sans balancer davantage, elle écrivit une lettre fort touchante au comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la faire rendre à ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa chaise. Cette vue augmenta le désir qu'elle avait de l'informer de ses sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en était un qu'il venait lui-même de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout haut et d'un air plein de colère, que ce n'est point à moi, qu'il se faut adresser pour des desseins tels que sont les vôtres. Voilà votre billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne, et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame, lui dit-il, que je n'aie pas profité de vos avis. Il se retira aussitôt pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir. Il fut informé, par ce moyen, des intentions de Doña Clara et de ce qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua à rien, il en devint éperdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec impatience le retour du père de Doña Clara, pour lui proposer le mariage, qui apparemment ne pouvait que lui être fort agréable. Mais quelques précautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien établir et pour faire durer un commerce qui faisait la félicité de leur vie, le soupçonneux et trop vigilant Henriquez découvrit leur intrigue. Il la crut criminelle, et dans l'excès de sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il entra une nuit dans la chambre de l'infortunée Doña Clara, et comme elle dormait profondément, il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable.

Cependant, bien que l'on connût qu'il était l'auteur de cette méchante action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don Henriquez avait trop de crédit, et que cette pauvre fille n'ayant point de parents qui ne fussent ceux de son frère, sa famille ne voulut pas augmenter des malheurs qui étaient déjà assez grands. Après ce mauvais coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dévotion. Il ne paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait très-peu de monde. C'est qu'il appréhendait que le comte de Castrillo, qui n'avait point caché son désespoir, et qui l'avait laissé paraître dans toute sa force, ne vengeât enfin sa maîtresse. Il en cherchait aussi les occasions avec les derniers soins; mais après avoir tenté inutilement tous les moyens qu'il pût s'imaginer, il en trouva un qui lui réussit.

Il se déguisa en aguador, c'est-à-dire en porteur d'eau. Ces sortes de gens chargent un âne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la ville. Ils sont vêtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des souliers découpés, ou bien ils ont de simples semelles attachées avec des cordes. Notre amant ainsi déguisé se tenait tout le long du jour appuyé sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par l'abondance de ses larmes; car cette fontaine était devant la maison où il avait vu si souvent sa chère et belle Clara, et c'était là que demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachés sur cette maison, il en aperçut une des fenêtres entr'ouverte, et il vit en même temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans sa main et s'y regardait. Aussitôt le fin aguador lui jeta des noyaux de cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frappé au visage, Don Henriquez, offensé de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un misérable aguador, emporté du premier mouvement de sa colère, descendit seul pour le châtier. Mais à peine fut-il dans la rue, que le comte, se faisant connaître et tirant une épée qu'il tenait cachée pour ce dessein: Traître, lui cria-t-il, songe à défendre ta vie. La surprise et l'effroi surprirent à tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en état que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet amant irrité, qui vengea la mort de sa maîtresse sur celui qui l'avait si cruellement fait périr. Le comte aurait eu bien de la peine à se sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom, et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitôt de leur carrosse et le secoururent si à propos, qu'il s'est sauvé sans que nous sachions encore où il est. Je m'y intéresse parce que je le connais, et que c'est un très-honnête homme.

Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs sujets qui sont même autorisés par la coutume, et l'on n'en a point d'affaire fâcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donné un soufflet à un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injurié, soit en l'appelant ivrogne, ou en certains termes qui intéressent la vertu de son épouse; ces choses-là ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison, qu'après de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa vie dans un combat singulier avec des armes égales, où l'offensé pourrait périr de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-là, l'occasion de l'exécuter. S'ils viennent à mourir avant de s'être vengés, il laissent leurs enfants héritiers de leur ressentiment comme de leurs biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront à un autre, c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a raconté, il y a peu, qu'un homme de condition, après avoir été vingt-cinq ans aux Indes, pour éviter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offensé, lui voulait faire, ayant appris sa mort, et même celle de son fils, crut être en sûreté. Il revint à Madrid, après avoir pris la précaution de changer son nom, pour n'être pas reconnu; mais tout cela ne le put garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltraité le fit assassiner peu après son retour, bien qu'il n'eût encore que douze ans.

Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernière méchanceté. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent déterminément pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une grosse aiguille, et d'un acier très-fin, carré et tranchant par les quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire une piqûre d'aiguille, il ne sort point de sang; à peine peut-on voir l'endroit où vous avez été frappé. Il est impossible de se faire panser, et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs, et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier coup percer une grosse table de noyer. Il est défendu de porter de ces sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des baïonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgré la défense, beaucoup de personnes s'en servent.

On m'a dit qu'un homme de qualité, croyant avoir sujet de faire périr un de ses ennemis, s'adressa à un bandolero de Valence; il lui donna de l'argent pour l'assassiner. Mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi, et voulant en user avec bonne foi, le premier de ses soins fut d'avertir le bandolero de ce qui se passait, afin qu'il se gardât bien de tuer cet homme. Le bandolero voyant que l'on n'avait plus besoin de lui, offrit de rendre la somme qu'il avait reçue, et celui qui la lui avait donnée le pria de la garder. Eh bien! dit-il, j'ai de l'honneur, je garderai l'argent et je tuerai votre homme. L'autre le pria instamment de n'en rien faire, attendu leur réconciliation. Tout ce que je puis faire, lui dit-il, c'est de vous donner le choix, que ce soit ou vous, ou lui; car il faut nécessairement que pour gagner en conscience l'argent que vous m'avez donné, je tue quelqu'un. Quelques prières que l'autre lui pût faire, il persista dans son dessein et l'exécuta. On aurait bien pu le faire prendre, mais il y a trop de danger; car ils sont tant de bandoleros ensemble, que la mort de celui qu'on exécuterait serait bientôt vengée. Ces misérables ont toujours une liste de meurtres et de méchantes actions qu'ils ont commis, dont ils se font honneur; et lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qu'ils tuent tout d'un coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vérité, si je voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends chaque jour, vous conviendriez que ce pays-ci est le théâtre des plus terribles scènes du monde[125]. L'amour en donne souvent le sujet. Pour le satisfaire ou pour le punir, il n'y a rien que les Espagnols ne puissent entreprendre; rien n'est au-dessus de leur courage et de leur tendresse.