On dit que la jalousie est leur passion dominante; on prétend qu'il y entre moins d'amour que de ressentiment et de gloire; qu'ils ne peuvent supporter de voir donner la préférence à un autre, et que tout ce qui va à leur faire un affront les désespère: quoi qu'il en soit, et de quelques sentiments qu'ils soient animés, il est constant que c'est une nation furieuse et barbare sur ce chapitre. Les femmes ne voient point d'hommes. Il est vrai qu'elles savent fort bien écrire pour les rendez-vous qu'elles veulent donner, quoique le péril soit grand pour elles, pour leurs amants et pour le messager. Mais malgré le péril, par leur esprit et par leur argent, elles viennent à bout de tromper les plus fins Argus.

Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage pour satisfaire leur vengeance, et qui commettent les plus mauvaise actions, soient superstitieux jusqu'à la faiblesse, dans le temps qu'ils vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux âmes du Purgatoire, et portent sur eux des reliques qu'ils baisent souvent, et auxquelles ils se recommandent pour ne pas succomber dans leur entreprise[126]. Je ne prétends pas attribuer ce caractère à toute la nation. On peut dire qu'il y a d'aussi honnêtes gens qu'en lieu du monde, et qu'ils ont beaucoup de grandeur d'âme. Je vais vous en citer quelques exemples que vous regarderez peut-être comme des folies, car chaque chose a un bon et un mauvais côté.

Le connétable de Castille est, en vérité, un des plus riches seigneurs de la cour en fonds de terre; mais comme il a la même négligence que tous ses semblables, qui est de ne prendre connaissances d'aucuns de ses intérêts, cela est cause qu'il ne l'est pas en argent comptant. Les pensions que le Roi lui fait, pour être doyen du conseil d'État, connétable de Castille et grand fauconnier, sont si considérables, qu'elles pourraient suppléer à ce qui lui manque; mais il est si fier qu'il ne veut rien recevoir. Il dit pour ses raisons que, lorsqu'un sujet a suffisamment de quoi vivre, il ne doit pas être à charge à son Prince; qu'il doit le servir et s'en estimer heureux; que de se faire payer comme un mercenaire, c'est devenir esclave.

Le duc d'Arcos, autrement d'Aveïro, a bien une autre opiniâtreté. Il prétend que le Roi de Portugal a usurpé la couronne sur ceux de sa maison, et par cette raison, lorsqu'il en parle, il ne le nomme que le duc de Bragance[127]. Il a cependant quarante mille écus de rentes au Portugal, dont il ne jouit pas, parce qu'il ne veut pas se soumettre à baiser la main de ce Roi, ni lui faire hommage. Le Roi de Portugal lui a fait dire qu'il le dispensait d'y venir lui-même, pourvu qu'il envoyât à sa place un de ses fils, soit l'aîné ou le cadet, à son choix; qu'il lui laisserait recevoir son revenu et lui en payerait les arrérages qui montent à des sommes immenses. Le duc d'Aveïro n'en veut pas seulement entendre parler. Il dit qu'après avoir perdu la couronne, il serait honteux de se soumettre à l'usurpateur pour quarante mille écus de rente; que les grands maux empêchent de ressentir les petits, et que le Roi tirerait plus de gloire de son hommage qu'il ne tire de profit de son revenu; qu'il aurait à se reprocher de lui avoir fait un honneur qu'il ne lui doit pas.

Celui que je vous garde pour le dernier, c'est le prince de Stigliano. Il a des charges et des commissions à donner à la Contratacion de Séville, pour quatre-vingt mille livres de rente. Il aime mieux les perdre que de signer de sa main les expéditions nécessaires, disant qu'il n'est pas de la générosité d'un cavalier comme lui de se donner la peine de signer son nom pour si peu de chose, car ces quatre-vingt mille livres de rente ne sont pas en un seul article; il y en a plus de trente; et lorsque son secrétaire lui présente une expédition de charge à signer de quatre ou cinq mille livres, il le refuse, et allègue sa qualité, disant toujours: esto es una niñeria: c'est une bagatelle. Le Roi n'est pas là-dessus si difficile, car c'est lui qui y pourvoit à la place du prince et qui en tire le profit. Vous m'allez dire que les Espagnols sont fous avec leur chimérique grandeur. Peut-être que vous direz vrai; mais pour moi qui crois les connaître assez, je n'en juge pas de cette manière. Je demeure d'accord, néanmoins, que la différence que l'on peut mettre entre les Espagnols et les Français, est tout à notre avantage. Il semble que je ne devrais pas me mêler de décider là-dessus, et que j'y suis trop intéressée pour en parler sans passion. Mais je suis persuadée qu'il n'y a guère de personnes raisonnables qui n'en jugent ainsi.

Les étrangers viennent moins à Madrid qu'en lieu du monde, et ils ont raison; car s'ils ne trouvent quelqu'un qui leur procure un appartement chez des particuliers, ils courent risque d'être fort mal logés, et les Espagnols ne se pressent pas trop d'offrir leurs maisons à personne à cause de leurs femmes, dont ils sont extrêmement jaloux. Je ne sais dans toute cette ville que deux auberges, dont il y en a une où l'on mange à la française; mais dès qu'elles sont pleines (et elles le sont bientôt, car elles sont fort petites), l'on ne sait que devenir. Ajoutez à cela qu'on ne trouve point de voitures commodément. Les carrosses de louage y sont assez rares; pour les chaises, on en a autant que l'on veut, mais ce n'est guère la coutume ici que les hommes se fassent porter en chaise, à moins qu'ils ne soient fort vieux ou fort incommodés. Enfin pourquoi les étrangers viendraient-ils à Madrid? ce qui est de plus beau et de plus aimable est toujours caché. Je veux parler des dames. Ils ne sauraient avoir de commerce avec elles, et celles que l'on peut voir sont des femmes si dangereuses pour la santé, qu'il faut avoir une grande curiosité pour se résoudre de la satisfaire avec de pareils risques. Malgré cela, le seul plaisir et l'unique occupation des Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualité qui ont de l'argent, commencent dès l'âge de douze à treize ans à prendre une amancebade, c'est-à-dire une maîtresse concubine pour laquelle ils négligent leurs études, et prennent dans la maison paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps ces créatures sans se trouver en état de se repentir de leur mauvaise conduite.

Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit de l'un ou l'autre sexe, et même des plus distinguées, qui soient exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du ventre de leur mère, ou le prennent en tetant leur nourrice. Une vierge en est peut-être soupçonnée, et à peine veulent-ils se faire guérir, tant ils ont de certitude de retomber dans les mêmes accidents. Mais il faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents. On s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la première qualité, comme de la fièvre ou de la migraine, et tous prennent leur mal en patience, sans s'en embarrasser un moment. Dans le doute où l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied. Un enfant de trois semaines sera saigné au pied, et c'est même une coutume si bien établie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai été incommodée; il a fallu me servir du valet de chambre de M. l'ambassadeur de France pour me saigner au bras. Il est aisé de juger par tout ce que je vous ai dit que c'est le présent de noces qu'un Espagnol fait à sa femme; et bien que l'on se marie, l'on ne quitte point sa maîtresse, quelque dangereuse qu'elle puisse être. Toutes les fois que ces maîtresses se font saigner, leur amant est obligé de leur donner un habit neuf complet, et il faut remarquer qu'elles portent jusqu'à neuf et dix jupes à la fois; de manière que ce n'est pas une médiocre dépense. Le marquis de Liche[128], ayant su que sa maîtresse venait d'être saignée et ne pouvant attendre que le tailleur eût fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya un qu'on venait d'apporter à la marquise de Liche, qui est extrêmement belle. Il dit ordinairement que pour être le plus heureux de tous les hommes, il ne souhaiterait qu'une maîtresse aussi aimable qu'est sa femme.

Les grands seigneurs, qui reviennent fort riches de leurs gouvernements où ils vont la plupart fort pauvres et où ils pillent le plus qu'ils peuvent, parce qu'ils n'y demeurent au plus que cinq ans, n'emploient pas à leur retour leur argent à acheter des terres. Ils le gardent dans leurs coffres, et tant qu'il dure, ils font belle dépense, car ils tiennent au-dessous d'eux de faire profiter cet argent. Il est difficile, de cette manière, que les plus grands trésors ne s'épuisent; mais l'avenir ne les inquiète pas trop, car chacun d'eux espère quelque vice-royauté ou quelque autre poste qui rétablit tout d'un coup les affaires les plus négligées. On doit convenir que le Roi d'Espagne est bien en état de satisfaire l'ambition de ses sujets et de récompenser leurs services. Beaucoup de ses sujets, en effet, remplissent la place de plusieurs souverains qui ont été les premiers hommes de leur siècle.

La différence est notable entre ces souverains des temps jadis et les Espagnols du temps présent. Elle est moindre du côté de la naissance que de celui du mérite; car les maisons des grands seigneurs sont très-illustres. On en voit beaucoup qui descendent des rois de Castille, de Navarre, d'Aragon et de Portugal. Cela n'empêche pas que plusieurs (car j'y mets une exception) ne démentent la vertu de leurs ancêtres. Mais aussi, de quelle manière les élève-t-on? Ils n'étudient point; on néglige de leur donner d'habiles précepteurs. Dès qu'on les destine à l'épée, on ne se soucie plus qu'ils apprennent le latin ni l'histoire. On devrait au moins leur enseigner ce qui est de leur métier: les mathématiques, à faire des armes et à monter à cheval. Ils n'y pensent seulement pas. Il n'y a point ici d'académie ni de maîtres qui montrent ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le temps qu'ils devraient employer à s'instruire dans une oisiveté pitoyable, soit à la promenade ou à faire leur cour aux dames. Et malgré tout cela, ils sont persuadés qu'il n'y a pas de gens au monde plus dignes qu'eux de l'admiration publique. Ils croient que Madrid est le centre de la gloire, des sciences et des plaisirs; ils souhaitent en mourant à leurs enfants le paradis et puis Madrid. Et par là, ils mettent cette ville au-dessus même du paradis, tant ils y vivent satisfaits. C'est ce qui les empêche aussi d'aller chercher dans les autres cours une politesse qu'ils n'ont pas parmi eux et qu'ils ne connaissent point. C'est ce qui les oblige encore de presser leur retour à Madrid, en quelque lieu que le Roi les envoie, quelque rang qu'ils y tiennent, quelques honneurs qu'ils y reçoivent, quelques richesses qu'ils y amassent; l'amour de la patrie et la prévention pour elle a un tel empire sur eux, qu'ils renoncent à tout, et ils aiment mieux mener une vie fort commune et que personne ne remarque, sans train, sans faste et sans distinction, pourvu que ce soit à Madrid.

Il est très-rare qu'un père fasse voyager son fils; il le garde auprès de lui et lui laisse prendre les habitudes qu'il veut. Vous pouvez croire que ce ne sont pas d'ordinaire les meilleures, car il y a un certain âge où l'on n'a pas d'autre but que de goûter les plaisirs. Ils s'y entraînent les uns les autres, et ce qui devrait être sévèrement repris est toléré par l'exemple de ceux de qui ils dépendent. Ajoutez à tout cela qu'on les marie, pour ainsi dire, au sortir du berceau. L'on établit à seize ou dix-sept ans un petit homme dans son ménage, avec une petite femme qui n'est qu'un enfant. Cela fait que ce jeune homme apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et qu'il devient plus débauché, parce qu'il est le maître de sa conduite. De sorte qu'il passe sa vie au coin de son feu, comme un vieillard dans sa caducité, et parce que ce noble fainéant est d'une illustre maison, il sera choisi pour aller gouverner des peuples qui pâtissent de son ignorance. Ce qui est encore plus pitoyable, c'est qu'un tel homme se croit un grand personnage, et ne se gouverne que par sa propre suffisance et sans prendre conseil de personne; aussi fait-il tout de travers. Sa femme n'aura guère plus de génie et d'habileté; une gloire insupportable, dont elle s'applaudit, fera son plus grand mérite, et souvent des gens d'une capacité consommée seront soumis à ces deux animaux qu'on leur donne pour supérieurs[129].