Ceux qui ne sont pas mariés, ou qui ne gardent guère de mesure avec leurs femmes, après qu'ils ont été à la promenade du Prado, où ils sont l'été à demi déshabillés dans leurs carrosses (j'entends lorsqu'il est fort tard), font un bon repas, montent à cheval, et prennent un laquais en trousse derrière eux. Ils en usent ainsi pour ne le pas perdre; car allant par la plus obscure nuit dans les rues et marchant vite, quel moyen qu'un laquais puisse toujours démêler et suivre son maître? Il y en peut avoir quelques-uns qui le feraient, mais la plupart prendraient la fuite en pareil cas, car ils ne sont pas braves. Cette cavalcade nocturne se fait en l'honneur des dames. C'est pour les aller voir, et ils ne manqueraient pas cette heure-là pour un empire; ils leur parlent au travers de la jalousie; ils entrent quelquefois dans le jardin, et montent, quand ils le peuvent, à la chambre. Leur passion est si forte, qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils vont jusque dans le lieu où l'époux dort; et j'ai ouï dire qu'ils se voient des années de suite, sans oser prononcer une parole, de peur d'être entendus. On n'a jamais su aimer en France comme on prétend que ces gens-ci aiment; et sans compter les soins, les empressements, la délicatesse, le dévouement même à la mort (car le mari et les parents ne font point de quartier), ce que je trouve de charmant, c'est la fidélité et le secret. On ne verra jamais un cavalier se vanter d'avoir reçu des faveurs d'une dame. Ils parlent de leurs maîtresses avec tant de respect et de considération, qu'il semble que ce soit leurs souveraines. Aussi ces dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à leurs amants. Elles en sont tout occupées et, bien qu'elles ne le voient pas le jour, elles trouvent le moyen d'employer plusieurs heures à son intention, soit en lui écrivant, ou en parlant de lui avec une amie qui est du secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers d'une jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses que l'on m'a dites, je croirais aisément que l'amour est né en Espagne.
Pendant que les cavaliers sont avec leurs maîtresses, les laquais gardent leurs chevaux à quelque distance de la maison. Mais il leur arrive très-souvent une aventure fort désagréable. C'est que les maisons n'ayant pas de certains endroits commodes, on jette toute la nuit, par les fenêtres, ce que je n'ose vous nommer. De sorte que l'amoureux espagnol, qui passe à petit bruit dans la rue, est quelquefois inondé depuis la tête jusqu'aux pieds, et bien qu'il se soit parfumé avant de sortir de chez lui, il est contraint d'y retourner au plus vite pour changer d'habits. C'est une des plus grandes incommodités de la ville, et qui la rend si puante et si sale, que l'on n'y peut marcher le matin. Je dis le matin, parce que l'air est si vif et a tant de force, que toute cette vilenie est consumée avant midi.
Quand il meurt un cheval, ou quelque autre animal, on le laisse dans la rue où il est, fût-ce devant la porte du palais, et le lendemain il est en poudre. L'on est persuadé que si l'on ne jetait pas ainsi ces ordures dans les rues, la peste ne serait pas longtemps sans être à Madrid, et elle n'y est jamais[138].
Sans compter que les amants voient leurs maîtresses par les moyens que je vous ai dits, ils en ont encore d'autres; car les dames se visitent fort, et rien ne leur est plus aisé que de prendre une mante, d'entrer dans une chaise par la porte de derrière et de se faire porter où elles veulent. Cela est d'autant plus facile que toutes les femmes se gardent un secret inviolable; quelques querelles qui pussent arriver entre elles, et quelque colère qu'elles aient les unes contre les autres, elles n'ouvrent jamais la bouche pour se déceler. Leur discrétion ne saurait être assez louée. Il est vrai que les conséquences en seraient bien plus dangereuses qu'ailleurs, puisque l'on assassine ici sur de simples soupçons.
Voici comme se passent les visites que les dames se rendent les unes aux autres. On ne va point chez son amie quand on en a envie, il faut attendre qu'elle vous envoie prier d'y venir; et la dame qui veut recevoir compagnie chez elle écrit un billet le matin, par lequel elle vous invite. Vous sortez dans votre chaise; on les fait extrêmement grandes et larges, et, pour qu'elles soient moins lourdes, elles ne sont que de simple étoffe tendue sur un châssis de bois. Ces étoffes sont toujours mêlées d'or et d'argent et fort magnifiques. Il y a trois grandes glaces, et le dessus est d'un cuir très-mince, couvert comme le reste; il se lève pour que la dame entre et sorte plus commodément. L'on a quatre porteurs qui se relayent; un laquais porte le chapeau du porteur de devant, car, quelque mauvais temps qu'il fasse, il ne faut pas qu'il soit couvert devant sa maîtresse. La dame est enchâssée dans sa chaise comme un diamant dans son chaton. Elle n'a point de mante, ou, si elle en porte, c'est avec une grande dentelle noire d'Angleterre, de la hauteur d'une demi-aune, faite à dents comme les réseaux du temps passé, fort riche et fort chère. Cela sied bien.
Il y a un carrosse à quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous ai parlé, qui suit la chaise au petit pas. Il est, d'ordinaire, rempli de deux vieux écuyers et de cinq ou six pages; car elles en ont toutes, et la femme de mon banquier en a deux. Les dames ne mènent jamais aucune de leurs femmes et, bien qu'elles se trouvent plusieurs ensemble qui vont au même endroit, elles montent chacune dans leur chaise, sans se mettre les unes avec les autres dans leur carrosse. Je me trouvai l'autre jour dans un embarras et je vis passer cinquante chaises et cinquante carrosses à la file. On sortait de chez la duchesse de Frias, et l'on allait chez la duchesse d'Uzeda. Je vous dirai pourquoi elles y allaient, quand je vous aurai dit que, la dame étant arrivée chez celle qu'elle va voir, ses porteurs la portent jusque dans l'antichambre. Les degrés sont faits exprès fort larges et fort bas pour qu'on les puisse monter avec plus de facilité. Aussitôt qu'elles sont entrées, elles renvoient tous leurs gens et leurs carrosses. Elles marquent l'heure où on viendra les querir; c'est, d'ordinaire, entre dix et onze heures du soir, car leurs visites sont d'une longueur à faire perdre patience.
Il n'entre jamais d'hommes où elles sont. Un mari jaloux aurait beau venir chercher sa femme, l'on s'en moquerait et l'on ne se donnerait pas même la peine de lui répondre: elle y est ou elle n'y est pas. Elles sont fines, les bonnes dames, et cette liberté ne les sert pas mal; car vous observerez qu'il n'y a pas une maison qui n'ait sa porte de derrière par où elles peuvent sortir sans être vues. Ajoutez à cela qu'un frère demeure chez sa sœur, un fils chez sa mère, un neveu chez sa tante, et c'est encore un moyen de se voir. L'amour est ingénieux en ce pays-ci. L'on n'épargne rien pour satisfaire sa passion, et l'on est fidèle à sa maîtresse. Il y a des intrigues qui durent aussi longtemps que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les conclure. L'on met tous les moments à profit; et, dès qu'on se voit et qu'on se plaît, il n'en faut pas davantage.
J'étais, il y a peu de jours, chez la marquise d'Alcañizas, c'est une des plus grandes et des vertueuses dames de cette cour; elle nous disait à toutes en parlant de cela: Je vous l'avoue, si un cavalier avait été tête à tête avec moi une demi-heure, sans me demander tout ce que l'on peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le poignarderais si je pouvais. Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu'il pourrait vous demander? interrompit la marquise de Liche, qui est jeune et belle. Ce n'est pas une conséquence, dit madame d'Alcañizas, j'ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais, au moins, je n'aurais aucun reproche à lui faire; au lieu que, s'il me laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris. Il n'y en a guère qui n'aient de pareils sentiments là-dessus[139].
Une chose que je trouve fort singulière et qui ne convient point, ce me semble, dans un royaume catholique, c'est la tolérance que l'on a pour les hommes qui ont des maîtresses si déclarées, que c'est absolument une chose sans mystère. Il est bien vrai que les lois le défendent: mais ils négligent les lois et ne suivent que leur inclination; personne ne se mêle de les reprendre de leur faute. Ces maîtresses se nomment amancebadas. Bien que l'on soit marié, l'on ne laisse pas d'en avoir de cette manière; et souvent les enfants naturels sont élevés avec les légitimes, au vu et au su d'une pauvre femme qui souffre tout cela et qui n'en dit pas le mot. Il est même très-rare de voir des brouilleries entre le mari et la femme, et beaucoup plus rare qu'ils se séparent comme on fait en France. D'un nombre infini de personnes que je connais ici, je n'ai vu que la princesse Della Rocca qui n'est pas avec son mari et qui vit dans un couvent. La justice n'est point étourdie des démêlés domestiques.
Il me paraît extraordinaire qu'une dame, dont un cavalier est amoureux et aimé, ne soit point jalouse de son amancebada. Elle la regarde comme une seconde femme, elle croit que cela ne peut entrer en comparaison avec elle. De sorte qu'un homme a sa femme, son amancebada et sa maîtresse. Cette dernière est presque toujours une personne de qualité; c'est elle que l'on va trouver la nuit et pour qui l'on hasarde sa vie.