Il arrive quelquefois qu'une dame couverte de sa grande mante unie, ne montrant, de tout son visage, que la moitié d'un œil, vêtue fort simplement pour n'être pas connue, et ne voulant point se servir d'une chaise, va à pied au lieu du rendez-vous. Le peu d'habitude qu'elle a de marcher, ou bien souvent son air, la fait distinguer. Un cavalier se met à la suivre et à lui parler; incommodée d'une telle escorte dont il ne lui est pas aisé de se défaire, elle s'adresse à quelque autre qui passe, et, sans se faire autrement connaître: Je vous conjure, lui dit-elle, empêchez que cet importun ne me suive davantage; sa curiosité pourrait nuire à mes affaires. Cette prière tient lieu d'un commandement au galant espagnol; il demande à celui dont on se plaint, pourquoi il veut fatiguer une dame malgré elle; il lui conseille de la laisser en repos; et, s'il trouve un opiniâtre, il faut tirer l'épée, et quelquefois on s'entre-tue sans savoir pour qui l'on s'est exposé. Cependant la belle gagne au pied, les laisse aux mains, et va où elle est attendue. Mais le meilleur, c'est que bien souvent c'est le mari ou le frère qui prend ainsi l'affirmative, qui défend la dame des poursuites du curieux, et qui lui donne lieu de se rendre entre les bras de son amant.

Il y a quelques jours qu'une jeune dame qui aimait chèrement son mari, étant informée qu'il était assez déréglé dans sa conduite, se déguisa, prit sa mante, et s'étant arrêtée dans une rue où il passait souvent, elle lui donna lieu de lui parler. Après qu'il l'eut abordée, elle le tutoya, et c'est d'ordinaire par cette manière familière que les femmes, en ce pays, font connaître leurs sentiments. Il lui proposa un parti qu'elle accepta sous les conditions qu'il n'aurait pas la curiosité de la voir ni de la connaître. Il lui en donna sa parole, et il la mena chez un de ses amis. Lorsqu'ils se séparèrent, il l'assura qu'il s'estimait le plus heureux de tous les hommes et qu'il n'avait jamais eu une si bonne fortune. Il lui donna une fort belle bague, et il la pria de la garder pour se souvenir de lui. Je la garderai chèrement, et je reviendrai ici quand tu voudras, lui dit-elle, car il vaut autant que j'aie tes pierreries qu'une autre. En achevant ces paroles, elle ouvrit sa mante, et le mari, voyant sa femme, resta dans la dernière confusion de son aventure. Mais il pensa que, puisqu'elle avait bien trouvé le moyen de sortir de chez elle pour l'attendre, elle trouverait aisément celui de lui jouer quelque autre tour moins agréable, et pour s'en garantir, il mit deux dueñas auprès d'elle qui ne la quitèrent plus.

Il arrive aussi quelquefois qu'un homme qui n'a pas sa maison proche du quartier où le hasard lui fait rencontrer sa maîtresse, entre sans façon dans celle d'un autre. Soit qu'il le connaisse on non, il le prie civilement de vouloir bien sortir de sa chambre, parce qu'il trouve l'occasion d'entretenir une dame, et que s'il la perd, il ne la reverra de longtemps. Cela suffit pour que le maître de la maison la laisse au pouvoir de l'amant et de sa maîtresse, et quelquefois je vous assure que c'est la femme du sot qui s'en va si bonnement. Enfin l'on est d'une témérité surprenante, pour avoir le moyen de se voir seulement un quart d'heure.

Il me souvient d'une dame française qui, parlant d'un homme à une de ses amies, disait: Rends-le amoureux, je te le rends ruiné. Cette maxime est établie ici plus qu'en lieu du monde. Un amant n'a rien à lui, il n'est pas nécessaire de lui faire entrevoir, non pas de vrais besoins, mais seulement de légères envies d'avoir quelque chose. Ils n'omettent jamais rien là-dessus; et la manière dont ils s'en acquittent relève beaucoup le prix de leurs libéralités. Je les trouve bien moins aimables que nos Français, mais on dit qu'ils savent mieux aimer. Leur procédé est aussi mille fois plus respectueux. Cela va même si loin, que lorsqu'un homme, de quelque qualité qu'il soit, présente un bijou ou une lettre à une dame, il met un genou en terre, et il en fait de même quand il reçoit quelque chose de sa main.

Je vous ai dit que je vous apprendrais pourquoi tant de dames allaient chez la duchesse d'Uzeda. Elle est fort aimable, et fille du duc d'Ossone. Son mari a eu querelle avec le prince Stigliano, pour une dame qu'ils aimaient. Ils ont tiré l'épée, c'est une assez grande affaire. Le Roi les a mis en arrêt; ce n'est pas à dire qu'on les ait mis prisonniers, mais il leur est défendu de sortir de leur maison, si ce n'est la nuit, qu'ils en sortent secrètement pour aller à leurs galanteries ordinaires. Et, ce qu'il y a de rare, c'est que la pauvre épouse ne met pas les pieds dehors tant que son mari est en arrêt, quoique ce soit toujours pour quelque infidélité qu'il lui a faite. Il en est de même lorsqu'ils sont exilés ou relégués dans quelques-unes de leurs terres, ce qui arrive fort souvent. Dans le temps de leur absence, leurs femmes restent chez elles, sans sortir une seule fois. On m'a dit que la duchesse d'Ossone a été plus de deux ans prisonnière de cette sorte; c'est la coutume, et cette coutume est cause qu'elles s'ennuient fort.

Ce ne sont pas seulement les dames espagnoles qui s'ennuient ici, les Françaises s'y divertissent assez mal. Nous devons aller dans peu de jours à Aranjuez et à Tolède baiser la main de la Reine mère. Je vous écrirai, ma chère cousine, le détail de mon petit voyage, et je voudrais être en état de vous donner des marques plus essentielles de ma tendresse.

De Madrid, ce 25 juillet 1679.

TREIZIÈME LETTRE.


Je vous mandai par ma dernière lettre, ma chère cousine, que nous irions saluer la Reine mère; j'ai eu cet honneur. Mais, avant de vous conduire chez elle, il vous faut parler d'autres choses. Je ne voulais pas sortir de Madrid que je n'eusse vu l'entrée du marquis de Villars. Il la fit à cheval, c'est la coutume en ce pays-ci, et quand un homme est bien fait, cela lui est avantageux. Lorsque l'ambassadeur de Venise fit la sienne, il fut heureux de n'être pas dans son carrosse. Il en avait un qui valait 12,000 écus, qui versa en sortant de chez lui; mais comme c'était l'hiver, la marée (c'est cette vilaine boue noire qui fait des ruisseaux dans les rues, où un cheval entre jusqu'aux sangles), la marée, dis-je, gâta si fort le velours à fond d'or, la belle broderie dont il était relevé, qu'il n'a jamais pu servir depuis. Je demeurai surprise que, pour une chose aussi commune que ces sortes d'entrées, toutes les dames fussent sur leurs balcons, avec des habits magnifiques, et le même empressement qu'elles auraient pour le plus grand roi du monde. Mais elles ont si peu de liberté, qu'elles profitent avec joie de toutes les occasions de se montrer. Et comme leurs amants ne leur parlent presque jamais, ils ne manquent pas de se mettre dans leurs carrosses, proche du balcon de leurs maîtresses, où elles les entretiennent des yeux et des doigts. C'est un usage d'un grand secours pour se faire entendre plus promptement que s'ils se servaient de leurs voix. Ce langage muet me paraît assez difficile, à moins que d'y avoir beaucoup d'habitude. Mais ils l'ont aussi, et il n'y a que deux jours que je voyais une petite fille de six ans et un petit garçon à peu près du même âge, qui savaient déjà se dire mille jolies choses de cette manière. Don Frédéric de Cardone, qui les voyait comme moi, et qui les entendait bien mieux, m'expliquait tout; et, s'il n'a rien ajouté du sien à la conversation de ces deux enfants, il faut avouer qu'ils sont nés ici pour la galanterie[140].