La marquise de Palacios, mère de Don Fernand de Tolède, est une des meilleures amies de ma parente. Elle a une belle maison appelée Igariça, aux bords du Xarama. Et, bien que cette dame soit déjà vieille, elle n'y avait jamais été, quoique ce ne soit qu'à huit lieues de Madrid. Elles croient, en ce pays-ci, que ce n'est pas de la grandeur de se donner la peine d'aller dans leurs terres, à moins que ce ne soient des principautés ou des villes, et pour lors elles les nomment leurs états. Je fis un peu la guerre à cette dame de sa paresse, et ma parente l'engagea d'être du voyage avec sa fille Doña Mariquita, qui est une petite personne blanche, grasse et blonde. Ces trois qualités sont également rares ici, et elle y est admirée de tous ceux qui la voient. La jeune marquise de la Rosa voulut être de la partie. Son époux y vint à cheval avec Don Fernand de Tolède, Don Sanche Sarmiento et Don Estève de Carvajal. Don Frédéric de Cardone n'y aurait pas manqué, mais l'archevêque de Burgos lui avait écrit de venir le trouver en diligence. Lorsqu'il me le dit, je le priai d'aller voir la belle marquise de Los Rios à las Huelgas. Je lui donnai une lettre pour elle, par laquelle je lui reprochais son silence et je lui demandais de ses nouvelles un peu particulièrement. Nous partîmes dans deux carrosses le 16 août, sur les dix heures du soir, par le plus beau temps du monde. Les chaleurs étaient si excessives, qu'à moins que d'exposer sa vie, il serait impossible de marcher le jour; mais les nuits sont fraîches, et les carrosses sont, l'été, tout ouverts, les mantelets levés autour, avec de grands rideaux de toile de Hollande fort fine, garnie de belle dentelle d'Angleterre, avec des nœuds de ruban de couleur. Comme on les fait changer souvent, cela est fort propre. Nous allions si vite, que je mourrais de peur qu'il se rompît quelque chose à notre carrosse, car il est constant que nous aurions été mille fois tuées, avant que le cocher eût pu s'en apercevoir. Je crois que l'on ne court ainsi que pour s'indemniser de la lenteur avec laquelle on va dans Madrid. Car, au petit pas des mules, c'est encore trop à cause du mauvais pavé, des trous, des boues en hiver et de la poudre en été, dont les rues sont pleines. La marquise de Palacios avait un petit chapeau sur sa tête, garni de plumes, selon la coutume des dames espagnoles, quand elles vont à la campagne; et la marquise de la Rosa était fort jolie avec son justaucorps court, ses manches étroites, et le reste de son ajustement, sur lequel nous nous écriâmes que nous la trouvions muy bizarra et muy de gala, c'est-à-dire fort galante et fort magnifique.
Je trouvai assez plaisant que ces dames nous obligeassent de descendre en trois endroits sur le chemin, pour entendre jouer de la guitare par deux gentilshommes du marquis de la Rosa qu'il avait amenés exprès, et qui galopaient, leurs guitares attachées d'un cordon et passées derrière le dos. Cette petite musique, mal concertée, ne laissa pas de ravir la compagnie qui se récriait fort sur les agréments de la campagne pendant une belle nuit. Je n'ai jamais vu de femmes si satisfaites. Nous arrivâmes à Aranjuez à cinq heures du matin; je demeurai surprise de sa merveilleuse situation. Nous passâmes, à une demi-lieue en deçà du Tage, sur un pont de bois qui ferme, et nous entrâmes ensuite dans des avenues d'ormes et de tilleuls si hauts, si verts et si frais, que le soleil ne les pénètre point. C'est une chose bien extraordinaire que l'on trouve si proche de Madrid des arbres si parfaits en leur qualité, car le terrain est ingrat et il n'y en vient point. Cependant l'on n'a pas lieu de s'apercevoir à Aranjuez de ce que je dis, parce que l'on a fait le long des allées et proche des arbres, un petit fossé dans lequel l'eau du Tage coule et humecte leurs racines. Ces avenues sont si longues que, lorsqu'on est au milieu, l'on n'en peut voir le bout. Plusieurs allées se joignent à celle-ci et forment des étoiles de tous côtés. On se promène au bord du Tage et du Xarama. Ce sont deux fameuses rivières qui entourent l'île dans laquelle Aranjuez est bâti, et qui lui fournissent des eaux qui contribuent fort à son embellissement. En effet, je n'ai pas vu de lieu plus agréable. Il est vrai que les jardins sont trop serrés, et que l'on y trouve plusieurs allées étroites; mais les promenades y sont ravissantes, et lorsque nous y arrivâmes, je croyais être dans quelque palais enchanté. La matinée était fraîche, les oiseaux chantaient de tous côtés, les eaux faisaient un doux murmure, les espaliers chargés de fruits excellents, les parterres de fleurs odoriférantes, et je me trouvais en fort bonne compagnie. Nous avions un ordre de Don Juan pour être logés dans le château, de manière que l'alcayde nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous fit voir soigneusement tout ce qu'il y avait de plus remarquable. Les fontaines sont de ce nombre. On en trouve une si grande quantité, qu'il est impossible de passer dans une allée, dans un cabinet, dans un parterre, ou sur une terrasse, sans en rencontrer partout cinq ou six avec des statues de bronze et des bassins de marbre. Les jets d'eau s'élèvent très-haut, ils ne sont pas d'eau vive, ils viennent tous du Tage. Je vous parlerai entre autres de la fontaine de Diane. Elle est sur une éminence qui la fait découvrir d'assez loin. La déesse est au milieu, entourée de cerfs, de biches et de chiens qui jettent tous de l'eau. On a ménagé un peu plus bas, un rond de myrtes que l'on a taillés de plusieurs manières différentes, et de petits Amours sont à moitié cachés dedans, qui jettent de l'eau contre les animaux dont la fontaine est bordée. Le mont Parnasse s'élève au milieu d'un grand étang avec Apollon, les Muses, le cheval Pégase et une chute d'eau qui tombe et représente le fleuve Hélicon. Il sort de ce rocher mille jets d'eau différents, dont les uns s'élancent, les autres serpentent sur la surface de l'étang; les autres coulent sans efforts, les autres forment des fleurs en l'air, ou une pluie. La fontaine de Ganymède a ses beautés. Ce bel enfant, assis sur l'aigle de Jupiter, semble alarmé de son vol; l'oiseau est en haut d'une colonne, les ailes déployées; il jette l'eau par le bec et par les serres. La fontaine de Marsen est tout proche. Celle des Harpies est belle: elles sont sur des colonnes de marbre fort hautes; aux quatre coins, elles jettent l'eau de tous côtés, et il semble qu'elles ont envie d'inonder un bel adolescent qui est assis au milieu de la fontaine et qui cherche une épine dans son pied. Mais la fontaine d'Amour est la plus agréable. Ce petit dieu y paraît élevé avec son carquois plein de flèches, et de chacune il sort un jet d'eau. Les trois Grâces sont assises aux pieds de l'Amour; et ce qui est de plus singulier, c'est ce qu'il tombe du haut de quatre grands arbres des fontaines, dont le bruit plaît beaucoup et surprend, car il n'est point naturel que l'eau vienne de là[141].
Je craindrais de vous ennuyer, si j'entreprenais de vous dire le nombre de cascades, de chutes d'eau et de fontaines que je vis. Je puis vous assurer, en général, que c'est un lieu digne de la curiosité et de l'attention de tout le monde. Le soleil commençait d'être trop fort à huit heures; nous entrâmes dans la maison, mais il s'en faut bien qu'elle soit aussi belle qu'elle devrait l'être, pour répondre dignement à tout le reste. Lorsque le Roi y va, ceux qui l'accompagnent sont si mal logés, qu'il faut se contenter d'y aller à toute bride faire un peu sa cour, ou de passer jusqu'à Tolède, car il n'y a que deux méchantes hôtelleries et quelques maisons de particuliers en fort petit nombre. Si nous n'avions pas eu la précaution de porter jusqu'à du pain, je suis bien certaine que nous n'en aurions point eu, à moins que l'alcayde ne nous eût donné le sien. Je vous marquerai en passant de ne pas confondre alcayde avec alcalde. Le premier signifie gouverneur d'un château ou d'une place, et l'autre, un sergent. Bien que les tableaux les plus exquis soient à l'Escurial, je ne laissai pas d'en trouver de très-bons à Aranjuez, dans l'appartement du Roi. Il est meublé selon la saison où nous sommes, c'est-à-dire avec les murailles toutes blanches, et une tapisserie de jonc très-fin, de la hauteur de trois pieds. Il y a au-dessus des miroirs ou des peintures. On trouve dans ce bâtiment plusieurs petites cours qui en diminuent la beauté. Nous déjeunâmes tous ensemble, et l'on voulut me persuader de manger d'un certain fruit nommé pimento, qui est long comme le doigt, et si violemment poivré, que si peu qu'on en mette dans la bouche elle est tout en feu. On laisse tremper longtemps le piment dans du sel et du vinaigre pour en ôter la force. Ce fruit vient en Espagne sur une plante, et je n'en ai point vu dans les autres pays où j'ai été. Nous avions une oille, des ragoûts de perdrix froides avec de l'huile, et du vin de Canarie; des poulardes, des pigeons qui sont excellents ici, et des fruits d'une beauté extraordinaire. Ce repas, qui valait un fort bon dîner, étant fini, nous nous couchâmes et nous n'allâmes à la promenade que sur les sept heures du soir. Les beautés de ce lieu me parurent aussi nouvelles que si je ne les avais pas vues le matin, particulièrement cette situation toute charmante que j'admirais toujours de quelque côté que je tournasse les yeux. Le Roi y est en sûreté avec une demi-douzaine de gardes, parce que l'on ne saurait y arriver que par des ponts qui ferment tous; et le Harama, qui grossit en cet endroit les eaux du Tage, fortifie Aranjuez. Après nous être promenés jusqu'à dix heures du soir, nous revînmes dans un grand salon pavé de marbre et soutenu par des colonnes semblables. Nous le trouvâmes éclairé de plusieurs lustres, et Don Estève de Carvajal y avait fait venir, sans nous en rien dire, des musiciens qui nous surprirent agréablement; du moins les dames espagnoles et ma parente en demeurèrent très-satisfaites. Pour moi, je trouvai qu'ils chantaient trop de la gorge, et que leurs passages étaient si longs, qu'ils en devenaient ennuyeux. Ce n'est pas qu'ils n'eussent la voix belle, mais leur manière de chanter n'est pas bonne, et communément tout le monde ne chante pas en Espagne comme l'on fait en France et en Italie. Le souper étant fini, nous allâmes au grand canal où il y avait un petit galion peint et doré. Nous entrâmes dedans et nous y demeurâmes jusqu'à deux heures après minuit, que nous en sortîmes pour prendre le chemin de Tolède.
Je remarquai qu'en sortant d'Aranjuez nous ne trouvâmes que des bruyères. L'air ne laisse pas d'être parfumé du thym et du serpolet dont ces plaines sont couvertes. On me dit qu'il y avait là une grande quantité de lapins, de cerfs, de biches et de daims, mais ce n'était pas l'heure de les voir. La conversation ayant été quelque temps générale, j'étais déjà à deux lieues d'Aranjuez, que je n'avais pas encore parlé à Don Fernand qui était auprès de moi. Mais voulant profiter du temps pour m'instruire à fond des particularités de cette redoutable Inquisition dont il m'avait promis de m'entretenir, je le priai de m'en dire quelque chose.
L'Inquisition, me dit-il, n'a été connue dans l'Europe qu'au commencement du treizième siècle. Avant ce temps-là, les évêques et les magistrats séculiers faisaient la recherche des hérétiques qu'ils condamnaient au bannissement, à la perte de leurs biens ou à d'autres peines qui n'allaient presque jamais à la mort. Mais le grand nombre d'hérésies qui s'élevèrent vers la fin du douzième siècle, furent la cause de l'établissement de ce tribunal. Les papes envoyèrent des religieux vers les princes catholiques et vers les évêques, pour les exhorter de travailler avec un soin extraordinaire à l'extirpation des hérésies et à faire punir les hérétiques opiniâtres, ce qui continua, de cette manière, jusqu'à l'année 1250.
En l'année 1251, Innocent IV donna pouvoir aux Dominicains de connaître de ces sortes de crimes avec l'assistance des évêques. Clément IV confirma ces tribunaux en 1265. Il y en eut ensuite plusieurs qui furent érigés dans l'Italie et dans les royaumes dépendant de la couronne d'Aragon, jusqu'au règne de Ferdinand et d'Isabelle, que l'Inquisition fut établie dans les royaumes de Castille, et puis en Portugal par le roi Jean III, en l'année 1536.
Les inquisiteurs avaient eu, jusqu'alors, une puissance bornée et souvent contestée par les évêques, à qui la connaissance des crimes d'hérésie appartenait. Selon les canons, il était contre les règles de l'Église que les prêtres condamnassent les criminels à mort, et même pour des crimes que souvent les lois civiles punissaient par des peines moins rigoureuses. Mais le droit ancien cédant au droit nouveau, les religieux de Saint-Dominique s'étaient mis, depuis deux siècles, en possession de cette justice extraordinaire par les bulles des papes; et, les évêques ayant été entièrement exclus, il ne manquait aux inquisiteurs que l'autorité du prince pour l'exécution de leurs jugements. Avant qu'Isabelle de Castille parvînt à la couronne, le Dominicain Jean Torquemada, son confesseur et qui, depuis, fut cardinal, lui avait fait promettre de persécuter les infidèles et les hérétiques lorsqu'elle serait en pouvoir de le faire. Elle obligea Ferdinand, son mari, d'obtenir, en 1483, des bulles du pape Sixte IV, pour l'établissement d'une charge d'inquisiteur général dans les royaumes d'Aragon et de Valence; car ces deux royaumes étaient à lui de son chef, et il est à remarquer que Ferdinand donnait les charges dans ses États, et Isabelle dans les siens. Mais la Reine procura cette charge à Torquemada. Les papes étendirent ensuite sa juridiction sur tous les États catholiques, et Ferdinand et Isabelle établirent un conseil suprême de l'Inquisition dont ils le firent président. Il est composé de l'inquisiteur général, qui est nommé par le Roi d'Espagne et confirmé par le Pape; de cinq conseillers, dont l'un doit être dominicain, par un privilége de Philippe III accordé à cet ordre en 1616; d'un procureur fiscal, d'un secrétaire de la Chambre du Roi, de deux secrétaires du conseil, d'un alguazil mayor, d'un receveur, de deux rapporteurs et de deux qualificateurs et consulteurs[142]. Le nombre des Familiares et des menus officiers de l'Inquisition, n'étant justiciables que de ce tribunal, se mettent, par ce moyen, à couvert de la justice ordinaire.
Le conseil supérieur a une entière autorité sur les autres inquisitions, qui ne peuvent faire d'auto ou exécution, sans la permission du grand inquisiteur. Les inquisitions particulières sont celles de Séville, de Tolède, de Grenade, de Cordoue, de Cuença, de Valladolid, de Murcie, de Llerena, de Logroño, de Saint-Jacques, de Saragosse, de Valence, de Barcelone, de Majorque, de Sardaigne, de Palerme, des Canaries, de Mexico, de Carthagène et de Lima.
Chacune de ces inquisitions est composée de trois inquisiteurs, de trois secrétaires, d'un alguazil mayor et de trois receveurs, qualificateurs et consulteurs.
Tous ceux qui entrent dans ces charges sont obligés de faire preuve de casa limpia, c'est-à-dire de n'avoir dans leur famille aucune tache de judaïsme ni d'hérésie, et d'être catholique d'origine.