Les procédures de ce tribunal sont fort extraordinaires. Un homme étant arrêté demeure dans les prisons sans savoir le crime dont on l'accuse, ni les témoins qui déposent contre lui. Il ne peut en sortir qu'en avouant une faute, dont souvent il n'est pas coupable, et que le désir de la liberté lui fait avouer, parce qu'on ne fait pas mourir l'accusé la première fois, quoique la famille soit taxée d'infamie, et que ce premier jugement rende les personnes incapables de toutes charges.

Il n'y a aucune confrontation de témoins, ni aucun moyen de se défendre, parce que ce tribunal affecte sur toutes choses un secret inviolable. Il procède contre les hérétiques, et particulièrement contre les chrétiens judaïsants et les Maranes ou Mahométans secrets, dont l'expulsion des Juifs et des Maures, par Ferdinand et Isabelle, a rempli l'Espagne.

La rigueur de cette justice fut telle, que l'inquisiteur Torquemada fit le procès à plus de cent mille personnes, dont six mille furent condamnées au feu, dans l'espace de quatorze ans[143].

Le spectacle de plusieurs criminels condamnés au dernier supplice, sans avoir égard à leur sexe, ni à leur qualité, confirme, à ce que l'on prétend, les peuples dans la religion catholique, et l'Inquisition seule a empêché les dernières hérésies de se répandre en Espagne dans le temps qu'elles ont infesté toute l'Europe. C'est pourquoi les Rois ont donné une autorité excessive à ce tribunal, que l'on appelle le tribunal du Saint-Office.

Les actes généraux de l'Inquisition en Espagne, qui sont considérés dans la plus grande partie de l'Europe comme une simple exécution de criminels, passent parmi les Espagnols pour une cérémonie religieuse, dans laquelle le Roi-Catholique donne des preuves publiques de son zèle pour la religion. C'est pourquoi on les appelle auto-da-fe, ou actes de foi. Ils les font ordinairement à l'avénement des Rois à la couronne, ou à leur majorité, afin qu'ils soient plus authentiques. Le dernier se fit en 1632, et l'on en prépare un pour le mariage du Roi. Comme il ne s'en est pas fait depuis longtemps, on fait de grands préparatifs pour rendre celui-ci fort solennel et aussi magnifique que peuvent être ces sortes de cérémonies[144]. Un des conseillers de l'Inquisition en a déjà fait un projet qu'il m'a montré. Voici ce qu'il porte:

On dressera dans la grande place de Madrid un théâtre de cinquante pieds de long. Il sera élevé à la hauteur du balcon destiné pour le Roi, sous lequel il finira.

A l'extrémité et sur toute la longueur de ce théâtre, il s'élèvera, à la droite du balcon du Roi, un amphithéâtre de vingt-cinq ou trente degrés, destiné pour le conseil de l'Inquisition et pour les autres conseils d'Espagne, au-dessous desquels sera, sous un dais, la chaire du grand inquisiteur, beaucoup plus élevée que le balcon du Roi. A la gauche du théâtre et du balcon, on verra un second amphithéâtre de même grandeur que le premier, et où les criminels seront placés.

Au milieu du grand théâtre, il y en aura un autre fort petit, qui soutiendra deux cages où l'on mettra les criminels pendant la lecture de leur sentence.

On verra encore sur le grand théâtre trois chaires préparées pour les lecteurs des jugements et pour le prédicateur, devant lequel il y aura un autel dressé.

Les places de Leurs Majestés Catholiques seront disposées de sorte que la Reine sera à la gauche du Roi et à la droite de la Reine mère. Toutes les dames des Reines occuperont le reste de la longueur du même balcon de part et d'autre. Il y aura d'autres balcons préparés pour les ambassadeurs et pour les seigneurs et les dames de la cour, et des échafauds pour le peuple.