J'étais, il y a quelque temps, chez la comtesse de Villambrosa avec une grande compagnie. La marquise de la Fuente y vint, et comme elles sont fort superstitieuses en ce pays-ci, elle leur dit, tout effrayée, qu'elle s'était trouvée chez la Reine qui, se regardant dans un grand miroir, avait appuyé sa main dessus, le touchant fort légèrement, et que la glace s'était fendue depuis le haut jusques en bas; que la Reine avait regardé cela sans s'émouvoir et qu'elle avait même ri de la consternation de toutes les dames qui étaient auprès d'elle, leur disant qu'il y avait de la faiblesse à s'arrêter sur les choses qui pouvaient avoir des causes naturelles. Elles raisonnèrent longtemps là-dessus, et dirent en soupirant que la Reine ne vivrait pas longtemps.
Elle nous dit aussi que la Reine avait été bien plus émue de l'incivilité de la camarera mayor qui, voyant quelques-uns de ses cheveux mal arrangés sur son front, avait craché dans ses mains pour les unir; sur quoi la Reine lui avait arrêté le bras, disant, d'un air de souveraine, que la meilleure essence n'y était pas trop bonne; et prenant son mouchoir, qu'elle s'était longtemps frotté les cheveux à l'endroit où cette vieille les avait si malproprement mouillés. Il n'est pas extraordinaire ici de se mouiller la tête pour se polir et s'unir les cheveux. La première fois que je me suis coiffée à l'espagnole, une des femmes de ma parente entreprit ce beau chef-d'œuvre; elle fut trois heures à me tirailler la tête, et voyant que mes cheveux étaient toujours naturellement frisés, sans m'en rien dire, elle trempa deux grosses éponges dans un bassin plein d'eau, et elle me baptisa si bien, que j'en fus enrhumée plus d'un mois.
Mais, pour en revenir à la Reine, c'est une chose digne de pitié que le procédé qu'a cette vieille camarera avec elle. Je sais qu'elle ne souffre pas qu'elle ait un seul cheveu frisé ni qu'elle approche des fenêtres de sa chambre, ni qu'elle parle à personne. Cependant le Roi aime la Reine de tout son cœur; il mange ordinairement avec elle et sans aucune cérémonie. De sorte que fort souvent, quand les filles d'honneur mettent le couvert, le Roi et la Reine leur aident pour se divertir. L'un apporte la nappe et l'autre les serviettes. La Reine se fait accommoder à manger à la manière de France, et le Roi à celle d'Espagne. C'est une cuisinière qui apprête tout ce qui est pour la bouche; la Reine tâche de l'accoutumer aux ragoûts qu'on lui sert, mais il n'en veut point. Ne croyez-pas, au reste, que Leurs Majestés soient environnées de personnes de la Cour quand elles dînent. Il y a tout au plus quelques dames du palais, des menins, quantité de naines et de nains.
La Reine fit son entrée le 13 de janvier. Après que toutes les avenues du grand chemin qui conduit au Buen-Retiro furent fermées et défense faite aux carrosses d'y entrer, on fit construire un arc de triomphe où était le portrait de la Reine. Cette porte était ornée de divers festons, de peintures et d'emblèmes. Elle avait été mise sur le chemin par où la Reine devait passer pour entrer à Madrid et pour y arriver. Il y avait des deux côtés une espèce de galerie avec des enfoncements dans lesquels étaient les armes des divers royaumes de la domination d'Espagne, attachées les unes aux autres par des colonnes qui soutenaient des statues dorées, lesquelles présentaient chacune des couronnes et des inscriptions qui se rapportaient à ces royaumes.
Cette galerie était continuée jusqu'à la porte triomphale du grand chemin, qui était très-riche, et ornée de diverses statues, et quatre belles jeunes filles vêtues en nymphes y attendaient la Reine, tenant des fleurs dans des corbeilles pour en faire une jonchée à son passage. A peine avait-on passé cette porte, que l'on découvrait la seconde, et ainsi on les voyait toutes de fort loin les unes après les autres. Celle-ci était ornée du conseil du Roi, de celui de l'Inquisition, des conseils des Indes, d'Aragon, d'État, d'Italie, de Flandre et d'autres lieux, sous la figure d'autant de statues dorées. Celle de la Justice était plus élevée que les autres. On trouvait un peu plus loin le Siècle d'or, accompagné de la Loi, de la Récompense, de la Protection et du Châtiment. Le temple de la Foi était représenté dans un tableau; l'Honneur et la Fidélité en ouvraient la porte, et la Joie en sortait pour aller recevoir la nouvelle Reine. On voyait encore un tableau qui représentait l'accueil que fit Salomon à la reine de Saba, et Débora dans un autre, qui donnait des lois à son peuple. Il y avait aussi les statues de Cérès, Astrée, l'Union, la Vertu, la Vie, la Sûreté, le Temps, la Terre, la Tranquillité, la Paix, la Grandeur, le Repos, Thémis et la Libéralité. Parmi diverses peintures, je remarquai Énée lorsqu'il voulut descendre aux Enfers; Cerbère, attaché par la Sibylle; les Champs Élysées, où Anchise fit voir à son fils ceux qui viendraient après lui de sa postérité. Le reste était rempli d'un nombre innombrable de hiéroglyphes. La Reine s'arrêta vers la troisième porte, à un fort beau parterre qui était dans son chemin, avec des cascades, des grottes, des fontaines et des statues de marbre blanc. Rien n'était plus agréable que ce jardin. C'étaient les religieux de Saint-François de Paule qui l'avaient fait. La quatrième porte était au milieu de la place appelée del Sol. Elle n'était pas moins brillante que les autres d'or et de peinture, de statues et de devises.
La rue des Pelletiers était remplie d'animaux, dont les peaux étaient si bien accommodées, qu'il n'y avait personne qui n'eût cru que c'était des tigres, des lions, des ours et des panthères en vie. La cinquième porte, qui était celle de la Guadalajara, avait des beautés particulières; et ensuite la Reine entra dans la rue des Orfèvres. Elle était bordée de grands anges d'argent pur. On y voyait plusieurs boucliers d'or, sur lesquels étaient les noms du Roi et de la Reine, avec leurs armes formées de perles, de rubis, de diamants, d'émeraudes et d'autres pierreries si belles et si riches, que les connaisseurs disent qu'il y en avait pour plus de douze millions. On voyait un amphithéâtre dans la Plaza Mayor, chargé de statues et orné de peintures. La dernière porte était proche de là. Au milieu de la première face du palais de la Reine mère, on voyait Apollon, toutes les Muses, le portrait du Roi et de la Reine à cheval et plusieurs autres choses que je n'ai pas assez bien remarquées pour vous en parler. La cour du palais était entourée de jeunes hommes et jeunes filles qui représentaient les fleuves et les rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de lis d'étang, avec des vases renversés, et le reste de leurs habits était convenable. Ils vinrent complimenter la Reine en latin et en espagnol. Deux châteaux de feux d'artifice étaient aussi élevés dans cette cour. Tout le palais était tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a guère de lieu au monde où l'on en voie de plus belles. Deux chars remplis de musiciens allaient devant Sa Majesté.
Les magistrats de la ville étaient sortis du lieu de leur assemblée en habits de cérémonie. C'étaient des robes de brocart brodées d'or, des petits chapeaux retroussés chargés de plumes, et ils étaient montés sur de très-beaux chevaux. Ils vinrent présenter les clefs de la ville à la Reine, et la recevoir sous un dais. Le Roi et la Reine mère allèrent dans un carrosse tout ouvert, afin que le peuple pût les voir, chez la comtesse d'Ognate où ils virent arriver la Reine.
Six trompettes en habits blancs et rouges, accompagnés des timbales de la ville, montés sur des beaux chevaux, dont les housses étaient de velours noir, marchaient devant l'alcalde de la Cour. Les chevaliers des trois ordres militaires, qui sont Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, suivaient avec des manteaux tout brodés d'or, et leurs chapeaux couverts de plumes. On voyait après eux les titulados de Castille et les officiers de la maison du Roi. Ils avaient des bottes blanches, et il n'y en avait guère qui ne fussent grands d'Espagne. Leurs chapeaux étaient garnis de diamants et de perles, et leur magnificence paraissait en tout. Leurs chevaux étaient admirables; chacun avait un grand nombre de livrées, et les habits des laquais étaient de brocart d'or et d'argent mêlé de couleurs, ce qui faisait un fort bel effet.
La Reine était montée sur un fort beau cheval d'Andalousie que le marquis de Villa-Meyna, son premier écuyer, conduisait par le frein. Son habit était si couvert de broderies, qu'on n'en voyait pas l'étoffe. Elle avait un chapeau garni de quelques plumes avec la perle appelée la Peregrina, qui est aussi grosse qu'une petite poire, et d'une valeur inestimable. Les cheveux étaient épars sur ses épaules et de travers sur son front; sa gorge un peu découverte et un petit vertugadin. Elle avait au doigt le grand diamant du Roi, que l'on prétend être un des plus beaux qui soient en Europe. Mais la bonne grâce de la Reine et ses charmes brillaient bien plus que toutes les pierreries dont elle était parée. Derrière elle et hors du dais, marchaient la duchesse de Terranova vêtue en dueña, et Dona Maria de Alarcon, gouvernante des filles de la Reine. Elles étaient chacune sur une mule. Immédiatement après elles, les filles de la Reine, au nombre de huit, toutes couvertes de diamants et de broderies, paraissaient montées sur de beaux chevaux, et à côté de chacune il y avait deux hommes de la Cour. Les carrosses de la Reine allaient ensuite, et la garde de la lancilla fermait la marche. Elle s'arrêta devant la maison de la comtesse d'Ognate pour saluer le Roi et la Reine mère. Elle vint descendre à Sainte-Marie, où le cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, l'attendait, et le Te Deum commença aussitôt. Dès qu'il fut fini, elle remonta à cheval pour aller au palais. Elle y fut reçue par le Roi et la Reine mère. Le Roi lui aida à descendre de cheval, et la Reine mère, la prenant par la main, la conduisit à son appartement, où toutes les dames l'attendaient, et se jetèrent à ses pieds pour lui baiser respectueusement la main.
Pendant que je suis sur le chapitre du palais, je dois vous dire, ma chère cousine, que j'ai appris qu'il y a certaines règles établies chez le Roi, que l'on suit depuis plus d'un siècle, sans s'en éloigner en aucune manière. On les appelle les étiquettes du palais. Elles portent que les reines d'Espagne se coucheront à dix heures l'été et à neuf l'hiver. Au commencement que la Reine fut arrivée, elle ne faisait point de réflexion à l'heure marquée, et il lui semblait que celle de son coucher devait être réglée par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais aussi il arrivait souvent qu'elle soupait encore que, sans lui rien dire, ses femmes commençaient à la décoiffer, d'autres la déchaussaient par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une vitesse qui la surprenait fort.