Les Rois d'Espagne couchent dans leur appartement et les Reines dans le leur. Mais celui-ci aime trop la Reine pour vouloir se séparer d'elle. Voici comment il est marqué dans l'étiquette que le Roi doit être lorsqu'il vient la nuit de sa chambre dans celle de la Reine: il a ses souliers mis en pantoufles (car on ne fait point ici de mules), son manteau noir sur ses épaules, au lieu d'une robe de chambre dont personne ne se sert à Madrid; son broquel passé dans son bras (c'est une espèce de bouclier dont je vous ai déjà parlé dans quelqu'une de mes lettres), la bouteille passée dans l'autre avec un cordon. Cette bouteille au moins n'est pas pour boire, elle sert à un usage tout opposé que vous devinerez. Avec tout cela, le Roi a encore sa grande épée dans l'une de ses mains et la lanterne sourde dans l'autre. Il faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la Reine[153].
Il y a une autre étiquette, c'est qu'après que le Roi a eu une maîtresse, s'il vient à la quitter il faut qu'elle se fasse religieuse, comme je vous l'ai déjà écrit. L'on m'a conté que le feu Roi étant amoureux d'une dame du palais fut un soir frapper doucement à la porte de sa chambre. Comme elle comprit que c'était lui, elle ne voulut pas lui ouvrir et elle se contenta de lui dire au travers de la porte: Vaya, vaya, con Dios, non quiero per monja; c'est-à-dire: Allez, allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'être religieuse.
Il est encore marqué que le Roi donnera quatre pistoles à sa maîtresse toutes les fois qu'il en recevra quelque faveur. Vous voyez que ce n'est pas pour ruiner l'État, et que la dépense qu'il fait pour ses plaisirs est fort modérée. Tout le monde sait à ce propos, que Philippe IV, père du Roi d'à présent, ayant entendu parler de la beauté d'une fameuse courtisane, fut la voir chez elle; mais, religieux observateur de l'étiquette, il ne lui donna que quatre pistoles. Elle resta fort en colère d'une récompense si peu proportionnée à ses mérites, et dissimulant son chagrin, elle fut voir le Roi vêtue en cavalier, et après s'être fait connaître, et avoir eu de lui une audience particulière, elle tira une bourse où il y avait quatre cents pistoles, et la mettant sur la table: C'est ainsi, dit-elle, que je paye mes maîtresses. Elle prétendait, dans ce moment, que le Roi était sa maîtresse, puisqu'elle faisait la démarche de l'aller trouver en habit d'homme.
On sait, par l'étiquette, le temps fixe que le Roi doit aller à ses maisons de plaisir, comme à l'Escurial, à Aranjuez et au Buen-Retiro, de manière que, sans attendre ses ordres, on fait partir tous les équipages, et on va, dès le matin, l'éveiller pour l'habiller de l'habit qui est décrit dans l'étiquette, selon la saison, et puis il monte dans son grand carrosse, et Sa Majesté va où il a été dit, il y a plusieurs siècles, qu'elle irait.
Quand le temps marqué de revenir est arrivé, quoique le Roi se plaise dans le lieu où il est, il ne laisse pas d'en partir pour ne point déroger à la coutume.
On sait aussi quand il doit se confesser et faire ses dévotions. Le confesseur se présente[154].
Il faut que tous les courtisans et même les ambassadeurs, quand ils entrent dans la chambre du Roi, aient de certaines petites manchettes de quintin qui s'attachent toutes plates sur la manche. Il y a des boutiques dans la salle des gardes où les seigneurs vont les louer et les rendre en sortant. Il faut, de même, que toutes les dames, quand elles sont chez la Reine, aient des chapins. Je me souviens de vous avoir déjà dit que ce sont des petites sandales dans lesquelles on passe le soulier; cela les hausse extrêmement. Si elles avaient paru devant la Reine sans chapins, elle le trouverait très-mauvais.
Les Reines d'Espagne n'ont auprès d'elles que des veuves ou des filles. Le palais en est si rempli, que l'on ne voit qu'elles au travers des jalousies ou sur les balcons. Et voici ce qui me paraît assez singulier, c'est qu'il est permis à un homme, quoique marié, de se déclarer amant d'une dame du palais et de faire pour elle toutes les folies et les dépenses qu'il peut, sans que l'on y trouve à redire. L'on voit ces galants-là dans la cour et toutes les dames aux fenêtres qui passent les jours à s'entretenir avec les doigts. Car vous saurez que leurs mains parlent un langage tout à fait intelligible; et, comme on le pourrait deviner s'il était pareil, et que les mêmes signes voulussent dire toujours les mêmes choses, ils conviennent, avec leurs maîtresses, de certains signes particuliers que les autres n'entendent point. Ces amours-là sont publiques. Il faut avoir beaucoup de galanterie et d'esprit pour les entreprendre, et pour qu'une dame veuille vous accepter, car elles sont fort délicates. Elles ne parlent point comme les autres. Il règne un certain génie au palais tout différent de celui de la ville, et si singulier, que, pour le savoir, il le faut apprendre comme on fait un métier. Quand la Reine sort, toutes les dames vont avec elle, ou, du moins, la plus grande partie. Alors les amants, qui sont toujours alertes, vont à pied auprès de la portière du carrosse pour les entretenir. Il y a du plaisir à voir comme ils se crottent, car les rues sont horribles; mais aussi le plus crotté est le plus galant. Quand la Reine revient tard, il faut porter, devant le carrosse où sont les dames, quarante ou cinquante flambeaux de cire blanche; et cela fait quelquefois une très-belle illumination, car il y a plusieurs carrosses, et dans chacun plusieurs dames. Ainsi l'on voit souvent plus de mille flambeaux sans ceux de la Reine.
Lorsque les dames du palais se font saigner, le chirurgien a grand soin d'avoir la bandelette ou quelque mouchoir où soit tombé du sang de la belle. Il ne manque pas d'en faire un présent au cavalier qui l'aime; et c'est en cette grande occasion qu'il faut se ruiner effectivement. Il y en a d'assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle d'argent au chirurgien; et ne croyez pas que ce soit seulement une cuiller, une fourchette et un couteau, comme nous connaissons certaines gens qui n'en ont guère davantage. Non, non, cela va à des dix et douze mille livres; et c'est une coutume si fort établie parmi eux, qu'un homme aimerait mieux ne manger toute l'année que des raves et des ciboules que de manquer à faire ce qu'il faut en ces sortes de rencontres.
Il ne sort guère de dame du palais sans être fort avantageusement mariée. Il y a aussi les menines de la Reine, qui sont si jeunes quand on les met auprès d'elle, qu'elle en a de six ou sept ans. Ce sont des enfants de la première qualité. J'en ai vu de plus belles que l'on ne peint l'Amour.