Aux jours de cérémonie où les dames du palais sortent, ou quand la Reine donne audience, chaque dame peut placer deux cavaliers à côté d'elle, et ils mettent leurs chapeaux devant Leurs Majestés, bien qu'ils ne soient pas grands d'Espagne. On les appelle embevicedos, c'est-à-dire enivrés d'amour, et si occupés de leur passion et du plaisir d'être auprès de leurs maîtresses, qu'ils sont incapables de songer à autre chose. Ainsi il leur est permis de se couvrir comme à un homme qui a perdu l'esprit, de manquer aux devoirs de la bienséance. Mais pour paraître ainsi, il faut que leurs dames le leur permettent, autrement ils n'oseraient le faire[155].
Il n'y a point d'autres plaisirs à la cour que les comédies; mais, pendant le carnaval, l'on vide des œufs par un petit trou et on les emplit d'eau de senteur, on les bouche avec de la cire, et, lorsque le Roi est à la comédie, il en jette à tout le monde. Chacun, à l'imitation de Sa Majesté, s'en jette. Cette pluie parfumée embaume l'air et ne laisse pas de bien mouiller. C'est là un de leurs plus grands divertissements. Il n'y a guère de personnes qui, dans cette saison, ne porte une centaine d'œufs avec de l'eau de Cordoue ou de naffe dedans; et, en passant en carrosse, on se les jette au visage. Le peuple, dans ce temps-là, se fait aussi des plaisirs à sa mode. Par exemple, on casse une bouteille dont on attache l'osier avec le verre dedans à la queue d'un chien ou d'un chat, et ils sont quelquefois plus de deux mille qui courent après.
Je n'ai jamais rien vu de si joli que le nain du Roi qui s'appelle Louisillo[156]. Il est né en Flandre et d'une petitesse merveilleuse, parfaitement bien proportionné. Il a le visage beau, la tête admirable et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et qui sait beaucoup. Quand il se va promener, il y a un palefrenier monté sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins bien fait, en son espèce, que son maître en la sienne. On porte ce petit cheval jusqu'au lieu où Louisillo le monte, car il serait trop fatigué s'il fallait qu'il y allât sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir l'adresse de ce petit animal et celle de son maître, lorsqu'il lui fait faire le manége. Je vous assure que quand il est monté dessus, ils ne font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disait l'autre jour fort sérieusement qu'il voulait combattre les taureaux à la première fête, pour l'amour de sa maîtresse Doña Elvire. C'est une petite fille de sept à huit ans, d'une beauté admirable. La Reine lui a commandé d'être son galant. Cette enfant est tombée, par un grand bonheur, entre les mains de la Reine. En voici l'aventure:
Les Pères de la Merci allèrent racheter un certain nombre d'esclaves qu'ils ramenèrent à Madrid. Comme ils faisaient la procession de la ville, selon la coutume, la Reine vit une des captives qui tenait deux petites filles par la main; elles paraissaient être sœurs, mais il y avait cette différence que l'une était extrêmement belle et l'autre extrêmement laide. La Reine la fit approcher et lui demanda si elle était la mère de ces enfants. Elle dit qu'elle ne l'était que de la laide. Et par quel hasard avez-vous l'autre, lui dit la Reine? Madame, répondit-elle, nous étions dans un vaisseau où il y avait une grande dame qui était grosse et que nous ne connaissions point; mais à son train et à la magnificence de ses habits, il était aisé de juger de sa qualité. Nous fûmes pris après un rude combat, la plus grande partie de ses gens furent tués; elle eut tant de peur qu'elle accoucha et mourut aussitôt.
J'étais auprès d'elle, et voyant cette pauvre petite créature sans nourrice et prête à mourir, je résolus de la nourrir, s'il était possible, avec l'enfant que j'avais. Dès que les corsaires se furent rendus maîtres de notre bâtiment, ils partagèrent le butin entre eux; ils étaient dans deux vaisseaux, et chacun prit ce qui lui était échu. Ce qui restait des femmes et des autres gens de cette dame furent d'un côté et moi de l'autre, de sorte, Madame, que je n'ai pu savoir à qui appartenait celle que j'ai sauvée. Je la regarde à présent comme ma propre fille, et elle croit que je suis sa mère. Une œuvre si charitable, lui dit la Reine, ne sera pas sans récompense. J'aurai soin de vous et je garderai la petite inconnue. La Reine, en effet, l'aime si fort, qu'elle est toujours habillée magnifiquement. Elle la suit partout et lui parle avec tant de grâce et de liberté, que cela ne sent point sa misérable. Peut-être découvrira-t-on quelque jour qui elle est.
Il n'y a point ici de ces agréables fêtes que l'on voit à Versailles, où les dames ont l'honneur de manger avec Leurs Majestés. Tout est fort retiré dans cette cour, et il n'y a, selon moi, que l'habitude que l'on se fait à toutes choses qui puisse garantir de s'y ennuyer beaucoup. Les dames qui ne demeurent pas actuellement dans le palais, ne vont faire leur cour à la Reine que lorsqu'elle les mande, et il ne lui est pas permis de les mander souvent. Elle demeure d'ordinaire avec ses femmes, et jamais vie n'a été plus mélancolique que la sienne.
Quand elle va à la chasse (et vous observerez qu'elle est la première reine de toutes celles qui ont régné en Espagne, qui ait eu cette liberté), il faut qu'au lieu du rendez-vous pour monter à cheval, elle mette les pieds sur la portière de son carrosse, et qu'elle se jette sur son cheval. Il n'y a pas longtemps qu'elle en avait un assez ombrageux, qui se retira comme elle s'élançait dessus, et elle tomba fort rudement à terre. Quand le Roi s'y trouve, il lui aide, mais aucun autre n'ose s'approcher des Reines d'Espagne pour les toucher et les mettre à cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie et qu'elles courent risque de se blesser.
Il y a quatorze matelas à son lit; on ne se sert ni de sommiers de crin, ni de lits de plume; et ces matelas, qui sont de la meilleure laine du monde en Espagne, n'ont pas plus de trois doigts d'épaisseur, de sorte que son lit n'est pas plus haut que les nôtres en France. On fait les matelas minces pour les pouvoir tourner et les remuer plus aisément. Il est vrai que j'ai remarqué qu'ils s'affaissent moins et ne durcissent pas plus.
C'est la coutume à Madrid que le maître ou la maîtresse du logis passent toujours devant ceux qui leur rendent visite. Ils prétendent que c'est une civilité d'en user ainsi, parce qu'ils laissent, disent-ils, tout ce qui est dans leur chambre au pouvoir de la personne qui y reste la dernière. Pour les dames, elles ne se baisent point en se saluant, elles se présentent seulement la main dégantée.
Il y a une autre coutume que je trouve assez singulière, c'est que lorsqu'une fille veut être mariée et qu'elle est majeure, si elle a déjà fait un choix, bien que son père et sa mère s'y opposent, elle n'a qu'à parler au curé de sa paroisse et lui déclarer son dessein. Aussitôt, il l'ôte de la maison de ses parents, et il la met dans une maison religieuse, ou chez quelque dame dévote, où elle passe un peu de temps; ensuite, si elle persévère dans sa résolution, on oblige le père et la mère à lui donner une dot proportionnée à leur qualité et à leur bien, et on la marie malgré eux. Cette raison est en partie cause du soin que l'on prend de ne laisser parler personne aux filles, et de les tenir si renfermées qu'il est difficile qu'elles puissent prendre des mesures pour conduire une intrigue. Du reste, pourvu que le cavalier soit gentilhomme, cela suffit, et il épouse sa maîtresse, quand bien elle serait fille d'un grand d'Espagne[157].