[70] L'usage d'avoir tant de domestiques était une conséquence des majorats. «Il ne faut pas oublier que les héritiers de ces majorats héritent de tous les domestiques, femmes et enfants, de ceux dont ils héritent, de manière que, par eux-mêmes et par succession, ils s'en trouvent infiniment chargés. Outre le logement, ils leur donnent une ration par jour, et à tous ceux qui peuvent loger chez eux, deux tasses de chocolat. Du temps que j'étais en Espagne, le duc de Medina-Celi, qui, à force de successions accumulées dont il avait hérité, était onze fois grand, avait sept cents de ces rations à payer. C'est aussi ce qui les consume.» (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. III, p. 248.)
[71] C'est uniquement à la qualité de l'attelage que l'on reconnaît la qualité des personnes que l'on rencontre dans les rues, et cela s'aperçoit très-distinctement. Le Roi seul va à six chevaux; les grands et les titulados à quatre chevaux, avec un postillon; les personnes d'un rang inférieur, à quatre chevaux sans postillon; celles du commun, à deux chevaux. Rien n'est plus réglé que ces manières d'aller. Le grand nombre de personnes qui ont des postillons a peut-être été cause d'une autre sorte de distinction. C'est d'avoir des traits de corde, très-vilains, pour toutes conditions, mais qui sont courts, longs, très-longs, suivant le rang des personnes.... Les cochers sont d'une adresse qui me surprenait toujours à tourner court et dans les lieux les plus étroits, sans jamais empêtrer ni embarrasser les traits les plus longs. (Mémoires du duc de Saint-Simon, t. III, p. 276.)
[72] Le duc d'Havré racontait une aventure à peu près semblable qui lui était arrivée en émigration. Fort complimenteur, ainsi qu'il était d'usage à Versailles, il s'avisa de louer la chaîne d'or que portait une dame de la cour de Madrid. La dame s'empressa de l'ôter et de la lui remettre, en ajoutant le compliment usité en pareille circonstance: «Es a la disposicion de V. M.» Le duc d'Havré prend la chaîne, s'extasie de nouveau sur sa beauté et se dispose à la rendre. La dame se recule en faisant une révérence et lui répète ces mêmes paroles: «Es a la disposicion de V. M.» Le duc était fort embarrassé et ne savait que faire, lorsqu'un des assistants l'avertit qu'il ne pouvait plus s'en dédire, qu'il devait garder la chaîne, sauf à faire à la dame, quelque temps après, un présent de même valeur ou même plus considérable, s'il le voulait.
[73] Ces nains étaient considérés comme un des ornements indispensables à une grande maison. Aussi, n'en manquait-on pas à la cour. Ils y jouissaient de priviléges singuliers, entre autres celui de monter dans les carrosses du Roi avant les gentilshommes de la chambre, et se croyaient le droit de dire tout ce qui leur passait par l'esprit. Ils profitaient du peu d'attention qu'on leur prêtait pour observer ce qui se passait, et se faisaient fort bien payer leur espionnage. Ce ne fut pas pour Philippe V, dit le maréchal de Noailles, une petite affaire de se débarrasser de cette «vermine de cour». (Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXXIV, p. 83.)
[74] Le comte de Charny était fils naturel de Gaston, duc d'Orléans. La grande Mademoiselle s'était intéressée à lui, ainsi qu'on peut le voir dans ses Mémoires.
[75] Le duc de Saint-Simon mentionne ainsi la camarera-mayor qui, à un bal de la cour, tenait un grand chapelet découvert, causant et devisant sur le bal et les danses, tout en marmottant ses patenôtres qu'elle laissait tomber à mesure. (Mémoires, t. XVIII, p. 310.)
[76] Il s'agit ici du tantillo. Cet ajustement eut l'honneur de figurer dans la correspondance de France avec Louis XIV. La Reine Louise de Savoie, première femme de Philippe V, avait désiré que les dames du palais fussent, comme elle, sans tantillo, parce qu'en le traînant, on soulevait beaucoup de poussière. C'était du moins la raison que donnait la princesse des Ursins. Cette innovation devint une affaire d'État. Quelques maris poussaient l'extravagance jusqu'à dire qu'ils aimeraient mieux voir leurs femmes mortes que de souffrir qu'on leur vît les pieds. L'ambassadeur Blécourt écrivait gravement qu'une descente des Anglais sur toutes les côtes d'Espagne causerait moins de trouble. Néanmoins, la Reine finit par l'emporter, et les dames se trouvèrent si bien de la mode nouvelle, qu'elles en arrivèrent par la suite à raccourcir outrageusement leurs jupes. (Mémoires du maréchal de Noailles, t. XXXIV, p. 118.)
[77] En cette circonstance, madame d'Aulnoy ne se méprend ni sur les familles, ni sur leurs alliances; ce qui ne lui arrive pas toujours.
La duchesse de Terranova, héritière des biens immenses de son bisaïeul Fernand Cortez, avait épousé Andrea Pignatelli, septième duc de Monteleone. Elle en avait eu une fille, mariée au duc d'Hijar, et un fils, le huitième duc de Monteleone. Ce dernier était mort du temps de madame d'Aulnoy et avait laissé, entre autres enfants, une fille qui allait épouser son grand-oncle Nicolo Pignatelli.
[78] La marquise de Villars, dans une de ses lettres, raconte à peu près dans les mêmes termes le cérémonial qu'elle dut observer lorsqu'elle reçut pour la première fois des visites. Ce fut la marquise d'Assera, veuve du duc de Lerme, qui fit les honneurs de sa maison. «Je ne vous dirai pas, dit la marquise, les pas comptés que l'on fait pour aller recevoir les dames, les unes à la première estrade, les autres à la seconde ou à la troisième; on les conduit dans une chambre couverte de tapis de pied, un grand brasier d'argent au milieu. Toutes ces femmes causent comme des pies dénichées, très-parées en beaux habits et pierreries, hormis celles qui ont leurs maris en voyage. Une des plus jolies, sans comparaison, était vêtue de gris pour cette raison. Pendant l'absence de leurs maris, elles se vouent à quelque saint et portent avec leurs habits gris ou blancs de petites ceintures de corde ou de cuir. Nous étions toutes assises sur nos jambes sur ces tapis; car, quoiqu'il y ait quantité d'almohadas ou carreaux, elles n'en veulent point. Dès qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation, qui recommence une infinité de fois. (Lettres de madame de Villars, p. 95.)