«J'ai lu, Madame, quelques-uns de vos articles. J'ai trouvé que votre esprit, votre caractère, vos connaissances vous mettaient certainement hors de pair avec une infinité de mâles qui n'ont de leur sexe que la faculté prolétaire. A cet égard, s'il fallait décider de votre thèse par des comparaisons de cette espèce, nul doute que vous n'obteniez gain de cause.
«Mais vous avez trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'il ne s'agit point ici de comparer individu à individu; c'est le sexe féminin tout entier, dans sa collectivité, qu'il faut comparer au masculin, afin de savoir si ces deux moitiés, complémentaires l'une de l'autre, de l'androgyne humanitaire sont ou ne sont pas égales.
«D'après ce principe, je ne crois pas que votre système, qui est, je crois, celui de l'égalité ou de l'équivalence, puisse se soutenir, et je le regarde comme une défaillance de notre époque.
«Vous m'avez interpellé, Madame, avec une brusquerie toute franc-comtoise. Je désire que vous preniez mes paroles en bonne part, et parce que je ne suis sans doute pas d'accord de tout avec vous, que vous ne voyiez pas en moi un ennemi de la femme, un détracteur de votre sexe, digne de l'animadversion des jeunes filles, des épouses et des mères. Les règles d'une discussion loyale vous obligent d'admettre au moins que vous pouvez vous tromper, que je puis avoir raison, qu'alors c'est moi qui suis véritablement le défenseur et l'ami de la femme; je ne vous demande pas autre chose.
«C'est une bien grande question que vous et vos compagnes vous avez soulevée; et je trouve que jusqu'ici vous l'avez traitée tout à fait à la légère. Mais la médiocrité de raison avec laquelle ce sujet a été traité ne doit pas être considérée comme une fin de non-recevoir: j'estime au contraire que c'est un motif pour que les tenants de l'égalité des deux sexes fassent de plus grands efforts. A cet égard, je ne doute pas, Madame, que vous ne vous signaliez de plus belle et j'attends avec impatience le volume que vous m'annoncez; je vous promets de le lire avec toute l'attention dont je suis capable.»
Après la lecture de cette lettre, je transcrivis la note que n'avait pas retrouvée M. Proudhon et je la lui envoyai avec l'article de M. Charles Robin. Comme il ne m'a pas répondu, son silence m'autorise à croire le journaliste.
Ah! vous persistez à soutenir que la femme est inférieure, mineure! vous croyez que les femmes s'inclineront pieusement devant l'arrêt tombé du haut de votre autocratie! Non pas, Monsieur, non pas; il n'en sera pas, il ne peut en être ainsi. A nous deux donc, monsieur Proudhon! Mais d'abord débarrassons le débat de ma personnalité.
Vous me considérez comme une exception en me disant que s'il fallait décider de ma thèse par des comparaisons entre une foule d'hommes et moi, nul doute que la décision ne fût en faveur de mes opinions. Écoutez bien ma réponse:
«Toute loi vraie est absolue. L'ignorance ou l'ineptie des grammairiens, moralistes, jurisconsultes et autres philosophes, a seule imaginé le proverbe: Point de règle sans exception. La manie d'imposer des règles à la nature au lieu d'étudier les siennes, a confirmé plus tard cet aphorisme de l'ignorance.» Qui a dit cela? Vous, dans la Création de l'ordre dans l'humanité, page 2. Pourquoi votre lettre est-elle en contradiction avec cette doctrine?
Avez-vous changé d'opinion? Alors, je vous prie de me dire si les hommes de valeur ne sont pas tout aussi exceptionnels dans leur sexe que les femmes de mérite dans le leur. Vous avez dit: «Quelles que soient les différences existant entre les hommes, ils sont égaux parce qu'ils sont des êtres humains.» Il faut, sous peine d'inconséquence, que vous ajoutiez: Quelles que soient les différences existant entre les sexes, ils sont égaux parce qu'ils font partie de l'espèce humaine..... à moins que vous ne prouviez que les femmes ne font pas partie de l'humanité. La valeur individuelle n'étant pas la base du droit entre les hommes, ne peut le devenir entre les sexes. Votre compliment est donc une contradiction.