«Que la différence de sexe élève entre l'homme et la femme une séparation ANALOGUE—je n'ai pas dit égale—à celle que la différence des races et des espèces met entre les animaux;
«Qu'en raison de cette séparation ou différence, l'homme et la femme ne sont point associés: je n'ai pas dit qu'ils ne pussent être autre chose;
«Que, par conséquent, la femme ne peut être dite citoyenne qu'en tant qu'elle est l'épouse du citoyen, comme on dit madame la présidente à l'épouse du président: ce qui n'implique pas qu'il n'existe point pour elle d'autre rôle.
«En deux mots, je suis en mesure d'établir, par l'observation et le raisonnement, les faits, que la femme, plus faible que l'homme quant à la force musculaire, vous-même le reconnaissez, ne lui est pas moins inférieure quant à LA PUISSANCE INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE, PHILOSOPHIQUE ET MORALE; en sorte que si la condition de la femme dans la société doit être réglée, ainsi que vous le réclamez pour elle, par la même justice que la condition de l'homme, c'est fini d'elle: elle est esclave.
«A quoi j'ajoute aussitôt, que c'est précisément le système que je repousse: le principe du droit pur, rigoureux, de ce droit terrible que le Romain comparait à une épée dégainée, jus strictum, et qui régit entre eux les individus d'un même sexe, n'étant pas le même que celui qui gouverne les rapports entre individus de sexes différents.
«Quel est ce principe, différent de la justice, et qui cependant n'existerait pas sans la justice: que tous les hommes sentent au fond de l'âme et dont vous autres femmes ne vous doutez seulement pas? Est ce l'amour? pas davantage... Je vous le laisse à deviner. Et si votre pénétration réussit à débrouiller ce mystère, je consens, Madame, à vous signer un certificat de génie; Et eris mihi magnus Apollo. Mais alors vous m'aurez donné gain de cause.
«Voilà, Madame, en quelques lignes, à quelles conclusions je suis parvenu, et que la lecture de votre livre ne modifiera sûrement pas. Cependant, comme à toute force il est possible que vos observations personnelles vous aient menée à des résultats diamétralement contraires, la bonne foi du débat, le respect de nos lecteurs et de nous-mêmes exigent qu'avant d'entamer la controverse, communication réciproque soit faite entre nous de toutes les pièces recueillies. Vous pourrez prendre connaissance des miennes.
«Une autre condition, que je vous supplie, Madame, de prendre en bonne part, et dont, sous aucun prétexte, je ne saurais me départir, c'est que vous choisirez un parrain.
«Vous ne voulez pas, vous vous êtes à cet égard prononcée énergiquement, que dans une discussion aussi sérieuse votre adversaire fasse le moindre sacrifice à la galanterie; et vous avez raison. Mais moi, Madame, qui suis si loin d'admettre vos prétentions, je ne puis ainsi me donner quittance de ce que prescrit envers les dames la civilité virile et honnête; et comme je me propose, d'ailleurs, de vous faire servir de sujet d'expérience; comme, après avoir fait, pour l'instruction de mes lecteurs, l'autopsie intellectuelle et morale de cinq ou six femmes du plus grand mérite, je compte faire aussi la vôtre, vous concevez qu'il m'est de toute impossibilité d'argumenter sur vous, de vous, avec vous, sans m'exposer à chaque mot à violer toutes les bienséances.
«Je comprends, Madame, qu'une pareille condition vous chagrine: c'est un désavantage de votre position qu'il vous faut courageusement subir. Vous êtes demandeur, et, comme femme, vous vous prétendez tyrannisée. Paraissez donc devant le tribunal de l'incorruptible opinion avec cette chaîne de tyrannie qui vous indigne, et qui, selon moi, n'existe que dans le dérèglement de votre imagination. Vous n'en serez que plus intéressante. Aussi bien vous vous moqueriez de moi, si, tandis que je soutiens la prépotence de l'homme, je commençais, en disputant de pair à compagnon avec vous, par vous accorder l'égalité de la femme! Vous n'avez pas compté, j'imagine, que je tomberais dans cette inconséquence.