Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement égaux, si les aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent pas du sexe, de quel droit la Société interviendrait-elle pour donner l'autorité soit à l'homme soit à la femme?
S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les époux ne sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le mieux et le plus utilement l'exercer?
Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité? Non: il n'y a place que pour la division du travail, la bonne entente sur des intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord, se partager la tâche, rester maître chacun dans son département: voilà ce qu'ont à faire et ce que font généralement les époux.
La loi est si peu dans nos mœurs, que voici ce qui se passe aujourd'hui: beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux articles du Code: le mari obéira à sa femme, et la suivra partout où elle jugera convenable d'aller résider ou se promener. Et les maris obéissent, parce qu'on doit ménager une femme bien dotée; parce que ce serait un scandale que de contrarier sa femme; parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer, entretenir une maîtresse.
Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance par l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas; Madame est libre.
Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est admis dans la pratique que personne ne commande, et qu'un mari ne doit rien faire sans consulter sa femme et avoir son consentement.
Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour prendre au sérieux son prétendu droit, il est cité comme un méchant homme, un despote intolérable que sa femme peut haïr et tromper en sûreté de conscience; et ce qu'il y a de curieux, c'est que les séparations légales n'ont, la plupart, au fond d'autre motif que l'exercice des droits et prérogatives concédés par la loi à Messieurs les maris.
Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir contre la raison et les mœurs, une autorité qui n'existe pas, ou qui passe à l'époux condamné à la subir?
LA JEUNE FEMME. Sur ce point, je suis tout à fait de votre avis; pas une femme de la nouvelle génération ne prend au sérieux les droits du mari. Mais votre théorie n'attaque pas que son autorité; elle attaque aussi l'indissolubilité du Mariage qui, dit-on, est nécessaire à la dignité de ce lien; au bonheur, à l'avenir des enfants, à la moralité de la famille.
L'AUTEUR. Je prétends, au contraire, que ma théorie assure, autant qu'il est humainement possible, la perpétuité et la pureté du Mariage. Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne craignant plus de se perdre, trouvent, dans cette absence de crainte, le germe d'un refroidissement réciproque; ils peuvent se quereller, manquer de procédés, s'être infidèles; il y aura scandale, séparation légale peut-être; mais ils sont rivés l'un à l'autre: ils ne peuvent se devenir étrangers. Mettez en perspective de ce tableau celui d'un ménage où le lien est dissoluble: tout change; l'époux despote et brutal réprime ses mauvais penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est comblé, et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer.