Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus mariés ont plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel, leur liberté et leur personne que les gens en religion?
Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une Société; l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je le demande, dans un seul acte de ce genre, est-il enjoint par la loi à l'un des associés, d'obéir, de se soumettre à une minorité perpétuelle, d'être absorbé? Je ne doute pas que la loi ne déclarât un tel acte nul entre associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle une telle monstruosité dans la Société des époux? Reste de barbarie, Madame, si l'on veut bien y réfléchir.
LA JEUNE FEMME. J'espère que, par raison et par nécessité, l'on réformera la loi dans un temps plus ou moins proche: mais ce qui ne sera pas réformé, ce sont les formules du Mariage religieux qui prescrivent aux époux les mêmes vœux que le Code, et soumettent, comme lui, la femme à l'homme.
L'AUTEUR. Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce à la liberté, le Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont on peut se passer. Celles dont le tempérament est d'aller à l'Église, au Temple, à la Synagogue doivent avoir toute liberté de se faire bénir par leurs prêtres respectifs: cela ne regarde pas la Société. Ce qu'il faut, c'est que si, plus tard, leurs vœux ne leur semblent pas valables, l'autorité sociale ne les leur rende pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes, mais la Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres.
II
LA JEUNE FEMME. Ceux qui ont subordonné la femme dans le Mariage, s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de direction dans la famille, conséquemment une autorité; or évidemment votre théorie ruine cette autorité.
L'AUTEUR. Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se manifeste par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait sur deux principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le Droit divin et l'Inégalité. Elle était un Droit pour ceux qui l'exerçaient, qu'ils s'appelassent rois, aristocrates, prêtres, hommes: alors le Peuple, l'Église, la Femme avaient le Devoir d'obéir aux élus de Dieu, à leurs supérieurs par la grâce du droit octroyé d'en haut.
Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une fonction déléguée par les intéressés pour exécuter leur volonté.
Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne s'est incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en lutte contre le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité politique et familiale n'ont pas de folles prétentions de droit divin; nous avons seulement à constater ce qu'est devenue la notion de l'autorité dans la pensée et le sentiment actuels.
Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion moderne, sinon la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du gouvernement des affaires et de la famille, sinon une délégation de fonction, non plus un droit?