LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?
L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait dans le même cas?
Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés qui conduisent à une rupture?
LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame, sembleront excentriques.
L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions ne peuvent avoir pour objet que des choses, non des personnes? Que la Société ne reconnaît pas les vœux et n'en poursuit pas la violation?
Or, la loi du mariage actuel aliène les conjoints l'un à l'autre; la femme appartient à son mari; elle est en sa puissance. Qu'est-ce qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat d'esclavage?
Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté comme on l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le faire, comme on peut se donner la mort; mais user de sa liberté pour y renoncer ou se tuer, est beaucoup moins user d'un droit que violer les lois de la nature morale ou physique: ce sont des actes de folie qu'on doit plaindre, mais qu'il n'est pas permis d'ériger en loi.
Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les vœux et n'en poursuit-elle pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît qu'il lui est interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur? Si ce n'est parce qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner son être moral et intellectuel plus que son corps, et se vouer à l'immobilité lorsque son devoir est, au contraire, de progresser?
Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente d'exiger des époux des vœux perpétuels, d'exiger de la femme vœu d'obéissance, vœu tacite de livrer sa personne aux désirs de l'époux?
Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable que celle des religieuses, des prêtres, des moines?